Julien Mérieau / Le journal des tromperies Janvier 2022

Extrait du Journal des Tromperies

Comment est-il possible qu’au milieu de ces femmes et ces jeunes femmes par millions il n’y en n’ait pas une seule pour toi, ni une ni la moitié d’une, pas même l’ombre d’une possibilité, d’un chemin qui mènerait vers l’une d’elles. Il n’y a que la rue, les magasins, les parcs déserts, les soirées concert où rien ne se dessine, après lesquelles tu reviens chez toi, hanté uniquement par les mémoires. C’est idiot et sans appel mais il n’y a pas d’amour sans rencontre et pas de vie heureuse sans amour. Il faut ajouter à cela les rares rencontres qui ne donnent rien, les infructueuses, les sans éros : le peu encore capable de se produire ce sont des voies sans issue. Évidemment ton désir complique tout car tu es abonné à une certaine famille de visages et de corps desquels tu ne peux sortir. Tu trouves souvent l’un sans l’autre, exemplaires dépareillés et incapable de t’en satisfaire, dans les cas infiniment rares où l’ombre d’une possibilité s’y est attachée.

La rencontre est soumise à des contingences matérielles, qui plus est hasardeuses, il s’agit donc de les provoquer ou encore, de ne jamais en manquer une seule. Sortir le plus souvent possible, répondre oui à tout, piétiner, attendre, espérer tout en restant léger, se rendre visible et disponible en toute occasion : un enfer. Dehors, tu multiplies les cafés : une femme vaut bien un café non ? Seulement, de ces haltes infructueuses, tu ressors hébété et plus seul que jamais, à cette différence que tu es rempli de café. Encore heureux que ce ne soit pas de la vodka sans quoi s’en serait déjà terminé de tes espérances, encore que : tu t’imagines très bien titubant entre les tables, le discours déplombé et hors de tout propos, tombant directement dans les bras de la seule femme qui saurait te comprendre, prendre charge ces blessures, en échange de ton excellence, de la promesse d’un amour inconditionnel – bien que que cette assurance soit aujourd’hui totalement tombée en désuétude.

En tous cas, un bête examen rationnel ayant comme sujet les moyens de s’affranchir d’une vie solitaire montre en théorie une infinité d’affinités possibles et fantastiques, autant que l’impossibilité matérielle et structurelle de faire en sorte que ces lignes se croisent un jour. Tu t’étonnes presque que l’État ne se soit jamais penché sur ces questions. Ne parlons pas des rigueurs et frustrations sexuelles : une pandémie probablement planétaire, avec son catalogue de crimes et de déboires en tout genre, allant de la maladie au suicide et du suicide aux actes d’une moralité douteuse, à faire reculer tout velléité d’humanisme pragmatique, c’est à dire aussi bien que de « paix sociale ». Au sein de cette chaine tragique, les vampires et les malfaisants creusent leur nid en exploitant les misères, de part et d’autres et de toutes les façons possibles : signe et symptôme à quoi l’on reconnait l’évidence du tragique amoureux mais encore, l’impossibilité pour les masses de s’entendre et se forger une conduite sexuelle libre et respectueuse.

Hier soir, tu n’as pas trouvé le courage de sortir, alors que d’après tes calculs savants en cette occasion les possibilités étaient à la hausse. Tu t’en est voulu et la soirée casanière en a été gâchée. Il se peut que ton « amoureuse » t’ait recherché là bas, espéré autant que tu l’espères toi-même mais tu n’y étais pas et tu ne sauras jamais. A ta décharge, la seule idée de boire t’écœurait à l’avance et si tu ne bois pas, pour accompagner ces réjouissances, ne serait-ce que raisonnablement, tu t’ennuies ou bien tu restes cantonné à la contemplation. De toutes façon, cette émotion sans emploi, ce désir constamment refoulé et brimé a besoin de l’alcool. Ne parlons pas des jalousies et des tromperies : une vie de débauche et de contentements narcissiques ne suffirait pas à les effacer ni à les contenir. La structure de ta psyché, la construction de ta personne en sont définitivement abîmés, pliés comme du métal.

Au supermarché où l’on t’envoie faire des courses, tu as oublié la liste mais tu te félicites d’avoir pratiquement tout retenu, voire absolument tout. Mais dans ce quartier exotique le pare-terre de jeunes femmes diffère largement de celui auquel ta situation est habitué, par la force des choses. Cela saute aux yeux, sans même qu’il soi besoin d’y porter une attention particulière. Or, au beau milieu du vertige fruits et légumes dont tu ignores la cartographie et tout occupé à ta mission tu aperçois une jeune femme « parfaite » et aussi occupée que toi, sensiblement à la même tâche, d’ailleurs suivie de très près par une tête chercheuse assidue, probablement aussi aimantée que toi, au point qu’il te semble que ces deux là vont de pair. L’ennui est qu’en plus du choc habituel et du désespoir qui s’en suit immédiatement, la liste de courses que tu avais en tête s’efface instantanément. C’est la panique, et désormais au radar que tu devras remplir ta mission, avec des trajets incohérents dans les rayonnages dont tu ne perçois plus que les couleurs, comme si tout sens, toute raison s’était immédiatement vidés. A la fin, aux caisses, tu ressors sur les coudes, en rampant, ainsi qu’au cours d’une scène de guerre – avant de rentrer chez toi, les mains glacées sur le guidon du vélo.

©Julien Mérieau ©2022 pour le texte et la photographie
#JulieMerieau FB
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Ivica Henin / Journal d’un inconscient : LGR, 1999

Journal d’un inconscient

J’étais  un petit garçon.  Jusqu’à  l’immanquable jour où je suis devenu un grand garçon. Ça changeait  tout. Hé• las pour moi, de ce jour je ne garde aucun souvenir. Plus tard et à ma grande  surprise, j’ai  appris en avoir presque fini avec l’adolescence.  Quant à l’homme  dont on m’ habille, celui-là j’en ai bien entendu  parler,  sans jamais  arriver à le saisir en moi. Sauf que pour avoir une idée de quelque chose d’aussi grave, il faut s’y reconnaitre.  Or, je m’y  perds  complètement,  moi.  Comment voulez-vous que, privé de toute enfance par les adultes,je voue un appétit à ce qu’on appelle  la raison? L’âge de raison, je l’ai atteint  le jour où j’ai mis le feu à mon école pour  I a première fois. Personne  ne m’en a félicité,  d’ailleurs. Ils ont préféré fermer  les  yeux.  À croire  que la  flamme  brûle moins une fois les yeux fermés. Voilà.  Les histoires  des adultes  dont j’avais entendu  parler. Ils savent  faire  des films. Des guerres. Et des enfants pour remplacer ceux qui y vont en fermant  les yeux. ceux qui y meurent sans avoir eu le temps de dire merde.  Pour tous ceux-là, je dis merde à tous les adultes  que je n’ai pas l’extrême  douleur de connaître.  Et les autres. Un peu pour moi  aussi c’est vrai. Je suis un bon élève de la vie. Mettre le feu à l’école n’était peut-être  pas une excellente  idée.  Mais je dirai  pour ma défense   que personne n’a voulu  m’aider  à obtenir  pour l’enfance  quelques  sièges au Parlement. Il est aussi  à no• ter que, récidiviste  et ne m’étant jamais  fait surprendre, j’ai  toujours  accompli  mes ouvres  pour  l’Enfance  Libre dans la plus grande discrétion  et le moins de sérieux possible. Je choisissais pour épicentre  de mon brasier les en• droits où seules les grandes personnes  avaient le droit de se rendre.  Salles  de professeurs, bureaux,  etc.  Ma seule erreur fut de sous-estimer l’adulte. L’adulte  a des moyens de contrôle  sur beaucoup  de choses,  dont l’enfance  et le feu. Les deux sont dangereux  pour l’adulte.  De telle sor• te que je n’ai jamais  réussi à en tuer un seul. Même pas un tout petit. J’ai également  appris que l’adulte est un redoutable spécimen  de prédateur. L’adulte mange  ses enfants par l’enfance aussi inexorablement qu’un virus détruit nos défenses. L’enfant  est un univers  de sens et de métamorphose.  L’adulte, lui, aussitôt sacré Roi de sa peine, est incapable  du moindre mouvement. Il traverse  le monde en avion  mais il est également  inapte à percevoir les mille et-une-forêts qui peuplent les chambres  d’enfant.

Voilà l’adulte  :  un sac de racines !

Le soleil ne fait pas d’ombre à sa lumière. [I fait jour. Il fait le jour.  La nuit, il brille par son absence.  Il brille encore. De toutes façons, qui écoute les enfants  ici?

Alors, à quoi bon éteindre  mes feux.?

 

Texte d’IVICA HENIN, image de Guillaume HOOGVELD, publié en 1999 à la LGR, rue racine, Paris.

Un extrait de la pièce « L’État de siège » d’Albert Camus

 

 » Il est vrai que vous mentez et que vous mentirez désormais, jusqu’à la fin des temps ! Oui ! J’ai bien compris votre système. Vous leur avez donné la douleur de la faim et des séparations pour les distraire de leur révolte. Vous les épuisez, vous dévorez leur temps et leurs forces pour qu’ils n’aient ni le loisir ni l’élan de la fureur ! Ils piétinent, soyez contents ! Ils sont seuls malgré leur masse, comme je suis seul aussi. Chacun de nous est seul à cause de la lâcheté des autres. Mais moi qui suis asservi comme eux, humilié avec eux, je vous annonce pourtant que vous n’êtes rien et que cette puissance déployée à perte de vue, jusqu’à en obscurcir le ciel, n’est qu’une ombre jetée sur la terre, et qu’en une seconde un vent furieux va dissiper. Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes dans le ciel, les visages de l’été, la grande voix de la mer, les instants du déchirement et la colère des hommes ! Ne riez pas. Ne riez pas imbécile. Vous êtes perdus, je vous le dis. Au sein de vos apparentes victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu’il y a dans l’homme-regardez moi-une force que vous ne réduirez pas, une folie claire, mêlée de peur et de courage, ignorante et victorieuse à tout jamais. C’est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire était fumée . »

#GuillaumeHoogveld 1997. Droits réservés.©
#Julien Mérieau pour la photo, 2022©

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