Cliché analogique de Ionesco, vu par l’œil de Julien Mérieau

Ne pas penser comme les autres vous met dans une situation bien désagréable. Ne pas penser comme les autres, cela veut dire simplement que l’on pense. Les autres, qui croient penser, adoptent, en fait, sans réfléchir, les slogans qui circulent, ou bien, ils sont la proie de passions dévorantes qu’ils se refusent d’analyser. Pourquoi refusent-ils, ces autres, de démonter les systèmes de clichés, les cristallisations de clichés qui constituent leur philosophie toute faite, comme des vêtements de confection ?

En premier lieu, évidemment, parce que les idées reçues servent leurs intérêts ou leurs impulsions, parce que cela donne bonne conscience et justifie leurs agissements. Nous savons tous que l’on peut commettre les crimes les plus abominables au nom d’une cause «noble et généreuse ».

Il y a aussi les cas de ceux, nombreux, qui n’ont pas le courage de ne pas avoir « des idées comme tout le monde, ou des réactions communes ». Cela est d’autant plus ennuyeux que c’est, presque toujours, le solitaire qui a raison. C’est une poignée de quelques hommes, méconnus, isolés au départ, qui change la face du monde. La minorité devient la majorité. Lorsque les « quelques-uns » sont devenus les plus nombreux et les plus écoutés, c’est à ce moment là que la vérité est faussée.

Depuis toujours, j’ai l’habitude de penser contre les autres. Lycéen, puis étudiant, je polémiquais avec mes professeurs et mes camarades. J’essayais de critiquer, je refusais « les grandes pensées » que l’on voulait me fourrer dans la tête ou l’estomac, il y a à cela, sans doute, des raisons psychologiques dont je suis conscient. De toute manière, je suis heureux d’être comme je suis. Ainsi donc, je suis vraiment un solitaire parce que je n’accepte pas d’avoir les idées des autres.

Mais qui sont « les autres » ? Suis-je seul ? Est-ce qu’il y a des solitaires ?

En fait, les autres ce sont les gens de votre milieu. Ce milieu peut même constituer une minorité qui est, pour vous, tout le monde. Si vous vivez dans cette « minorité, cette « minorité » exerce, sur celui qui ne pense pas comme elle, un dramatique terrorisme intellectuel et sentimental, une oppression à peu près insoutenable. Il m’est arrivé, quelque fois, par fatigue, par angoisse, de désirer et d’essayer de « penser » comme les autres.

Finalement, mon tempérament m’a empêché de céder à ce genre de tentation. J’aurais été brisé, finalement, si je ne m’étais pas aperçu que, en réalité, je n’étais pas seul. Il me suffisait de changer de milieu, voire de pays, pour y trouver des frères, des solitaires qui sentaient et réagissaient comme moi. Souvent, rompant avec le « tout le monde » de mon milieu restreint, j’ai rencontré de très nombreux « solitaires » appartenant à ce qu’on appelle à juste raison, la majorité silencieuse.

Il est très difficile de savoir où se trouve la minorité, où se trouve la majorité, difficile également de savoir si on est en avant ou en arrière. Combien de personnes, de classes sociales les plus différentes, ne se sont-elles reconnues en moi ?

Nous ne sommes donc pas seuls. Je dis cela pour encourager les solitaires, c’est-à-dire ceux qui se sentent égarés dans leur milieu. Mais alors, si les solitaires sont nombreux, s’il y a peut-être même une majorité de solitaires, cette majorité a-t-elle toujours raison ? Cette pensée me donne le vertige. Je reste tout de même convaincu que l’on a raison de s’opposer à son milieu.

 

©Ionesco@1977@texte glané par G.F aka Lovebot

©2019 Diapositive scannée de Julien MÉRIEAU

Borges / Autre Poème des dons

Je veux rendre grâce au divin

Labyrinthe des effets et des causes

Pour la diversité des créatures

Qui composent ce singulier univers,

Pour la raison, qui ne cessera jamais de rêver

Au plan du labyrinthe.

Pour le visage d’Hélène et pour la persévérance d’Ulysse,

Pour l’amour, qui nous permet de voir nos semblables

Comme les voit la divinité,

Pour le ferme diamant et pour l’eau dénouée,

Pour l’algèbre, palais de cristaux précis,

Pour les monnaies mystiques de Silesius,

Pour Schopenhauer,

Qui peut-être déchiffra l’univers,

Pour l’éclat du feu

Qu’aucun être humain ne peut regarder sans un ancien étonnement,

Pour l’acajou, le cèdre et le santal,

Pour le pain et le sel,

Pour le mystère et la rose

Qui prodigue la couleur et qui ne la voit pas,

Pour certaines veilles et certains jours de 1955,

Pour les durs gardians qui sur la plaine

Font aller devant eux le bétail et l’aube,

Pour le petit matin à Montevideo,

Pour l’art de l’amitié,

Pour le dernier jour de Socrate,

Pour les mots échangés au crépuscule

D’une croix à l’autre,

Pour ce rêve de l’Islam qui embrassa

Mille nuits et une nuit,

Pour cet autre rêve, l’enfer

Pour le feu purificateur de la Tour

Et pour ses sphères glorieuses,

Pour Swedenborg

Qui parlait avec les anges dans les rues de Londres,

Pour les fleuves secrets et immémoriaux

Qui convergent en moi,

Pour la langue qu’il y a des siècles et des siècles j’ai parlée en Northumbrie,

Pour l’épée et la harpe des Saxons,

Pour la mer, qui est un désert resplendissant,

Un symbole de nos ignorances

Et une épitaphe des Vikings,

Pour la musique verbale d’Angleterre,

Pour la musique verbale d’Allemagne,

Pour l’or qui brille dans les vers,

Pour l’hiver épique,

Pour le nom d’un livre que je n’ai pas lu : Gesta Dei per Francos,

Pour Verlaine, innocent comme les oiseaux,

Pour le prisme de cristal et le poids de cuivre,

Pour les zébrures du tigre,

Pour les hautes tours de San Francisco et de l’île de Manhattan,

Pour le matin au Texas,

Pour ce Sévillan qui rédigea l’Epître morale,

Et dont, comme il l’eut préféré, nous ignorons le nom ;

Pour Sénèque et pour Lucain, de Cordoue,

Qui avant la langue espagnole écrivirent

Toute la littérature espagnole,

Pour le fier et géométrique jeu d’échecs,

Pour la tortue de Zénon et la carte de Royce,

Pour l’odeur médicinale des eucalyptus,

Pour le langage, qui est capable de simuler la connaissance,

Pour l’oubli, qui annule ou modifie le passé,

Pour l’habitude,

Qui nous répète et nous confirme comme un  miroir,

Pour le matin, qui nous procure l’illusion d’un commencement,

Pour la nuit, avec ses ténèbres et son astronomie,

Pour la vaillance et le bonheur d’autrui,

Pour la patrie, sentie dans les jasmins

Ou dans une vieille épée,

Pour Whitman et saint François d’Assise, qui ont déjà écrit le poème,

Pour le fait que le poème est inépuisable,

Qu’il se confond avec la somme des créatures,

Qu’il ne parviendra jamais au dernier vers

Et qu’il varie selon les hommes,

Pour Frances Haslam*, qui demanda pardon à ses enfants

De mettre si longtemps à mourir,

Pour les minutes qui précèdent le sommeil,

Pour le sommeil et pour la mort,

Ces deux trésors cachés,

Pour les dons intimes que je n’écrirai pas,

Pour la musique, mystérieuse forme du temps.

 

*Grand-mère de Borges

 

Jorge Luis Borges, L’Autre, le Même dans Œuvre poétique 1925-1965. Mise en vers français par Ibarra. Editions Gallimard 1970

©Guillaume HOOGVELD ©2019 pour la photographie des « Amoureux Anonymes Associés » du Palais Graslin, NANTES, 24 avril 2019, 22H47.

 

 

 

Julien Mérieau / Extrait Journal Mulot (2003/2019)

Entre ouvrir la fenêtre, humer le pur dehors, ce parfum n’est pas fabriqué. Convoquant toute mémoire cette odeur frappe l’esprit, source du sentiment, en amont de toute orfèvrerie future. Ce frais soudain, c’est l’odeur de la vie, des arbres, des fleuves, de la pluie, au fond c’est l’odeur de l’air, des immensités et son message déborde, ouvre l’âme tel un écarteur d’âme, une cloison abattue. Car le message est indéchiffrable, cependant innombrable, au plus près d’un sens qui submerge, d’une aimantation psychique où la mémoire explose. Le frais museau de l’aimée, pris dans les cendres de feu. Des pans entiers de la vie, détachés de leur socle, tournoyant et éclatant dans l’abîme. Les traces mortes sont-elles les seules tangibles ou bien est-ce le demain, soufflant, éblouissant ces flaques de verre ?

Qu’y a-t-il dans l’air ? Autant se demander de quoi le vent est fait, de quelle essence, pour quelle humanité ? Peu importe si c’est plutôt la ville ou plutôt les nuages, les boulangeries qui ouvrent, les usines fumantes et grises, c’est en tous cas le contrepoint à toute vie intérieure, qu’elle soit mentale ou celle qui délimite la chambre : au souffle du dehors, où les images miroitent en se complétant à l’infini, on s’y éveille comme si l’on avait rêvé.

Parmi les millions d’atomes qui s’élèvent des chantiers, des vieux bâtiments, des bouches d’aération se mêlent ceux de l’humus et des forêts lointaines. Le domicile protège mais il reste une impasse, face aux cimes des montagnes, au tumulte des autres vies. Tout comme le travail, dont on ne sait jamais s’il libère ou s’il enferme, tout comme les décisions et les choix, dont ne sait s’ils ouvrent, tels des pivots, ou sont la négation de tous les autres choix

Le début de la journée ce n’est pas le quotidien mais le commencement de la vie. Se hisser sur les toits montre les possibles : que fera-t-on jusqu’au soir, que peut-on faire de grand sinon vaincre sa peine, travailler à soi comme le menuisier creuse le bois ? Forcer le monde à son image, ignorer ses sollicitations, le plonger dans l’ivresse en l’actionnant tel une toupie.

Alors, pour casser les unités de temps et de lieu qui enserrent corps et âme, formes sourdes, poings fermés, les ondes et leur message codé sont une étrange solution car elles fouettent l’air fameux, le poumon sans paroi où chacun sans exception vit et se trouble.

Si elles n’agissent en rien sur le rideau fantastique de l’espace – nul besoin du reste – par ces turbulences non sollicitées, ces dessins invisibles dans l’air on vient ensemencer, fleurir, fertiliser l’indolent passage des heures, en faisant éclater l’unité du domicile. Tantôt mondes parasites, tantôt mondes emboités, ces contenus font gonfler la voile, aux claquements secs dans les zones humides. Aux aspirations évidées, augmentées par la vibrante absence, opposons les sortilèges de l’art, feu nourri de part et d’autre, jusqu’à la collision, la chute libre dans l’indéfini sentiment.

Ainsi, jamais il ne fut besoin d’exprimer quoi que ce soit de défini, par une radiophonie irrévérencieuse et fabriquée dans la poche, mais trouver une solution existentielle à un problème existentiel qui est forcément un état de crise, fût-elle proche des états de grâce : une solution, mais encore : mouvement de révolte autant qu’apaisement mystique, l’effet recherché étant précisément dans l’anarchie d’un sentiment atmosphérique, foncièrement indéfinissable, d’où cette expérience simple en apparence, où le pivot de la fenêtre bascule sur le dehors, convoquant une sorte de mémoire totale qui nous terrasse en nous ramenant à l’essentiel, profondément mystérieux : je vis , j’ai vécu, je vivrai encore un peu.

Un autre jour, par la lucarne entretaillée ce pourrait être le cri de la hulotte, qui par le rêve fait remonter les mousses de très hauts arbres, que jalousent les maisons de maitre, dentelles dont on ne voit jamais que les cimes. Nul doute que cet oiseau ne chante en dormant et son chant est un cri, chat ailé, qui convoque aussitôt une mémoire ancestrale. A quelques minutes près, avant l’heure du café, le bétonnage politique se prépare à démanteler les murs, ouvriers soldats prêts à ensevelir le quartier historique, comme la roseraie dont il ne reste plus qu’un chaos de terre ocre, impudique et sans forme.

©Julien Mérieau

©Radio Mulot aka France Museau / Stream URL :
http://fieldmice.free.fr/mulot2.htm
Souscription : https://radiomulot.bandcamp.com/fan-club

Photographie de ©Cyneye ©2019

Romain Gary / « Je me suis enfin exprimé. »

30 août 1979

Pour la presse. Jour J.
Aucun rapport avec Jean Seberg. Les fervents du cœur brisé sont priés de s’adresser ailleurs.
On peut mettre cela évidemment sur le compte d’une dépression nerveuse. Mais alors il faut admettre que celle-ci dure depuis que j’ai l’âge d’homme et m’aura permis de mener à bien mon œuvre littéraire. Alors, pourquoi? Peut-être faut-il chercher la réponse dans le titre de mon ouvrage autobiographique, La nuit sera calme, et dans les derniers mots de mon dernier roman: « Car on ne saurait mieux dire ».
Je me suis enfin exprimé entièrement.

portail de poètes anonymes associés | webmaster BILL ASHTRAY 2026 ©.

Retour en haut ↑