Pandémie poétique rive gauche, texte dédié à Alain Breton

Ce texte est dédié à mon ami généreux et infatigable manufacturier de Poésie de langue française dans son antre du 23 rue Racine à Odéon, Paris, rive gauche, Alain BRETON.

Vous n’avez aucune idée de ceux qui rôdent la nuit en croyant que c’est le jour vous n’avez pas l’idée fixe qui vous stopperait net désolés lamentables face aux murs des fusillés fédérés. Non, la Commune de Paris n’est pas encore achevée.
Vous n’avez pas idée du curriculum vitae que porte en lui chaque poète
Vous ne savez même pas que partout dans les mansardes exiguës isolées d’amiante vous êtes encerclés de débiteurs convaincus de formules incantatoires aux idées formelles et inséparables de la cruauté sans morale ni moralité*.

Vous êtes désormais juges et prévenus a la fois dans une pandémie d’imagination autour de vos préjugés qui n’a de cesse de s’élever contre le temps et d’affirmer l’expansion de la durée avec ou sans la norme ISO LSD 25.

Le temps pour vous c’est l’argent votre magot bien à l’aise dans vos coffres paresseux mais devenus inconfortables
Pour le poète c’est une émotion qui ne se confesse pas les poètes sont autant de pas perdus dans leurs seuls labyrinthes noyés par leurs sphinges immobiles découverts en Orient.

Il reste encore du temps a consumer inouïe scélérate procession des horloges je me demande s’il est encore une forme délicate d’expression dans la vie la plus quotidienne de l’aube à l’aube de l’aurore a la trotteuse de ma montre abolie soudainement effacée par le poids de sa propre satyre.

Toute forme de consommation est une perte de soi comme toute forme d’égoïsme.

Voilà venu le temps où les victimes des cadrans solaires de jour comme de nuit doivent allonger le bras pour distinguer leurs bourreaux et les faire châtier par le brasier et les bûchers empruntés sans usure aux cris de toutes les hérésies modernes.

*Ce texte étant une œuvre de fiction, il va sans dire que toute expression pouvant relever d’une atteinte contre l’intérêt public et la morale ne sont qu’un jeu de plaisantins fantômes. Ainsi ils n’ont de cours que dans l’imaginaire et sans conséquences sur les spéculations de l’économie et du bon fonctionnement de la société.

©Guillaume HOOGVELD #2019 pour le texte
©Didier GOESSENS #2019 pour la peinture

Hommage (tardif) à Jacques Rigaut


« Mon livre de chevet, c’est un revolver. »

On n’a fait tant de place à l’amour que parce qu’il dépassait en utilité le reste des choses. A mesure que l’argent se fait plus nécessaire, plus exigeant, il devient plus admirable, plus aimable, comme l’amour. – On pourra soutenir le contraire avec autant de bonheur. – Je supporte plus facilement ma misère dès que je songe qu’il y a des gens qui sont riches. L’argent des autres m’aide à vivre, mais pas seulement comme on suppose. Chaque Rolls Royce que je rencontre prolonge ma vie d’un quart d’heure. Plutôt que de saluer les corbillards, les gens feraient mieux de saluer les Rolls Royce.

Penser est une besogne de pauvres, une misérable revanche. Quand je suis seul, je ne pense pas. Je ne pense que quand on m’y force ; les contraintes, le petit examen à préparer, les exigences paternelles, ce métier qu’il va falloir subir, tout effort salarié me mènent à penser, c’est-à-dire à décider de me tuer, ce qui revient au même. Il n’y a pas trente-six façons de penser ; penser, c’est considérer la mort et prendre une décision. – Autrement, je dors. Eloge du sommeil ! pas seulement le magnifique mystère de chaque nuit, mais l’imprévoyante torpeur. Mes compagnons de sommeil, c’est près de vous que j’imagine une existence satisfaisante. Nous dormirons derrière le clapotis de nos cylindres, nous dormirons les skis aux pieds, nous dormirons devant les villes fumantes, dans le sang des ports, au-dessus des déserts, nous dormirons sur les ventres de nos femmes, nous dormirons à la poursuite de la connaissance, armés de tubes de Crookes et de syllogisme, – les chercheurs de sommeil.

Quand je roule dans ma n HP, que les poètes prennent garde, qu’ils ne s’attardent pas sur les refuges des avenues, sans quoi je pourrais bien en faire quelques faits divers ! Ce penseur dédaigne les dollars, bien sûr ! il tient dans sa main des réalités aussi immédiates, bien sûr ! En attendant, il est là, sur un trottoir, un numéro à la main, sollicitant une place dans un autobus, et comme je passe près de lui dans ma voiture et que je souris de plaisir en l’éclaboussant, lui et quelques autres mal nourris, il murmure :

– Imbécile !

– Toi même ! je dors. Toi, dans ton bureau, tu t’irrites ou tu t’ennuies, tu penses à la mort, sale victime ! L’amour, ton intelligence ! tout de même, on se laisser aller à quelque indulgence pour ces femmes, quand on se rappelle quels rivaux elles ont données à leurs poètes d’amants ! Attendez un peu que je sois l’homme le plus riche du monde et vous verrez qui sera préposé aux ignobles besognes chez moi ! Taisez-vous ! Les penseurs panseront mes autos ! Riez maintenant ! Ne sentez-vous pas le mérite de mes millions ; qu’ils sont la grâce ? J’aurai enfin la première balance exacte ; je sais le prix des choses, tous les plaisirs sont tarifés. Consultez la carte. Love to be sold. Me voici assure contre les passions ! Le consentement des gens, je m’en passe, et si les sacrifices et l’à contre-coeur, le remplacent, je me frotte les mains.

Un homme qui me veut du bien, mais qui a vingt ans de plus que moi, m’offrait comme moyens d’existence, afin de ne pas m’écarter de cette vie spéculative pour quoi j’avais témoigné tant de dispositions, tu parles ! de classer des fiches dans une bibliothèque et de composer une anthologie des pensées d’un grand capitaine ou d’un monarque. D’effarement, je ne pus répondre à ce brave homme que j’espérais bien passer en Cour d’Assises avant d’en être réduit à de pareils travaux. Dieu soit loué ! il y a la Bourse, dont l’accès est libre même à nous qui ne sommes pas juifs. Il y a d’ailleurs bien d’autres façons de voler. Il est honteux de gagner de l’argent. Comment les médecins peuvent-ils ne pas rougir quand un client pose un billet sur leur table. Dés qu’un monsieur se met dans le cas d’accepter d’un autre quelque argent, il peut s’attendre à ce qu’on lui demande de baisser son pantalon. Si on ne rend pas de service bénévolement, pourquoi en rendrait-on ? Je vois bien que je volerais par délicatesse.

La petit V vient d’épouser un riche garçon ; elle l’aime. Ce n’est pas son argent qu’elle aime, elle l’aime parce qu’il est riche. La richesse est une qualité morale. Les yeux, les fourrures, la santé, les jambes, les mains, la 12 Packard, la peau, la démarche, la réputation, les perles, les partis-pris, le parfum, les dents, l’ardeur, les robes qui sortent de chez le grand couturier, les seins, la voix, l’hôtel Avenue du Bois, la fantaisie, le rang dans la société, les chevilles, les fards, la tendresse, l’adresse au tennis, le sourire, les cheveux, la soie, je ne fais pas de différence entre ces choses, et aucune d’entre elles n’est moins capable de me séduire que les autres.

On n’a jamais vécu que de possibilités et c’était tout de même autre chose que le balcon de Juliette, ce petit cube bleu qui circulait – à des épaisseurs variables – d’un joueur à l’autre sur le tapis vert de la salle Baccara. Un gros coup. Autour de la table, les visages fonctionnaient, les sourires se déclenchaient avec peine, puis s’immobilisaient des doigts qui tremblaient. J’ai deviné ce qu’était le respect quand j’ai vu, au petit matin, cette femme qui emportait dans son sac plusieurs années d’insolence, rencontrer sur la route, en sortant du casino, les pêcheuses de crevettes, qui revenaient de la mer, mouillées, chargées de filets, les pieds nus.

Jeune homme pauvre, médiocre, 21 ans, mains propres, épouserait femme, 24 cylindres, santé, érotomane ou parlant l’annamite. Ec. Jacques Rigaut, 73, boulevard du Mont-parnasse, Paris (6e).

(« Roman d’un jeune homme pauvre », Jacques Rigaut)

Paru dans la revue surréaliste Littérature en mars 1921, c’est la troisième publication de Jacques Rigaut.

 

 

Dans le texte (2)

 

Entr’ Acte & Mots : TEXTE À BOUT PORTANT – Aphorismes 2012

 

L’Autre est un naufrage heureux

Où vas-tu tentation ? Dans quel bouquet d’épines m’engouffres-tu ?

 

Se sentir solidaire de toutes les solitudes mêmes celles qui feraient scission.

 

 

Je fais confiance au hasard parce que je sais qu’il n’existe pas.

Je parie donc sur l’ensemble vide.

 

 

Peut on aller & revenir quand on est sorti trop loin trop tard trop sombre, lié à la nuit ?

Je me comprends mieux dans le noir, cela s’entend clairement bien sûr

 

 

Factorisons nos virtualités

Transformons nos possibilités

 

Tout rendez-vous est assassinat ( de vie privée)

Tout rendez-vous galant est une double peine

 

 

La vie est l’argot de la mort

 

 

La tentation est anonyme  l’exécution a un nom capital

 

 

Quand notre temps est devenue la propriété d’un tiers, et nous échappe,( notre avenir n’a plus de sens.)

 

 

L’enfance me colle au cortex

 

 

Copier-coller est un crime

 

 

C’est si facile de vivre ce qui est écrit plutôt que d’écrire ce qui sera vécu. Écrire ce qui va être appartient aux prophètes.

 

 

Mourir est un malentendu, une communication synaptique rompue.

 

 

Je me disperse en occasions fugaces, en cohabitations tenaces, en névralgies de pointe.

 

 

Je me console d’un manque d’amour qui me précède et d’un autre à venir qui me ravit

 

 

Quitter l’enfer du temps réel pour le horla du temps du réel

 

 

La question affole le vide

la réponse appelle le sens

 

 

Considérer ce qui est mineur et répudier le considérable, le mal de masse.

 

 

Attention où vs mettez vos IP. Toute donnée est une information potentiellement à charge.

 

 

La curiosité ne regarde que vous.

 

 

Avoir le regard oblique : la diagonale angulaire, mais sans aucune ligne de fuite possible.

 

 

L’identité n’est pas ce qu’on possède, mais, …ce qui nous reste.

 

 

Tu tiens à la vie ? Mais elle ne tient pas ta route, celle que l’enfance avait ouverte.

 

 

Le dimanche est sans aucun doute

 

 

Le dimanche est le jour de l’absent.

 

 

Je ne donne pas chair de ta ruée vers le corps

 

 

Tant qu’il y a possibilité d’écriture, il y espoir de substance.

 

 

Abime ou azur assurément. La balance est indécise ou lésée.

 

 

Trop poète trop propice à la pente voire un peu propice au précipice, épris du point sublime où les contraires cessent d’être perçus comme tels, des antagonismes de simulation.

 

 

Qui connait l’angoisse du monde à son extrémité ?

Personne. Ils ne sont plus là pour témoigner.

Personne au bout de la ligne de flottaison.

 

 

Aucun extrême de la peur qui pourrait dire la « chose ».

Aucun procédé pour faire du beau avec l’angoisse, et Cioran a autant de style que de simulacres dans sa hotte aux plumes malgré tout étincelantes.

 

 

Je me suis laissé aller laissé aller circuler divulguer épier laissé épié piétiné de force un tour de force je me suis laissé chambrer à la lunette de nuit

 

 

Pense un peu au je des autres et tu seras délivré du cachot ou tu te regardes seul avec ton je, le tien, comme un jeu à la portée de toute perte.

 

 

Sais-tu qui va et vient dans cette hilarité atomisée de prudence, cette simulation attelée de réserve ?

 

 

Le prédateur connait mieux les forces de ses proies que ses propres limites à ôter la vie.

 

 

Remonter sec les secondes qui précèdent le soleil me séparant de ce dieu solitaire, exigeant mais affectueux.

 

 

Un affaissement tonal en ré mineur, c’est l’unité retrouvée, et enfin, le soulagement.

 

 

Mettre au pilori les points en suspension et ouvrir les portes à dieu

 

 

On subit un destin qu’on ne peut qu’adopter…eussé-je ici raison que je m’en réjouirais, de cette ligne comme beaucoup d’autres

 

 

Au bout de l’écume, le crépuscule des idiomes.

 

Sans la démarche à suivre, je ne sais plus où je veux en venir, d’où j’en ressors, et à partir de quand je « m’aplatis » : quand donc abdiquer et renoncer à la pression du réel ?

 

 

Bientôt nous serons tous                         corps disparus

 

 

Elle est mal en point de chute, c’est à dire qu’elle se voue au miroir dans une danse de vertiges allée se faire voir, une Salomé enchanteresse qui me séduit dans le dos

 

 

Abstractions sommaires 

 

 

On ne tient pas à sa vie, mais à celle qu’on se jure d’atteindre.

 

La vie : un soupir, entre deux silences………….

 

Filtres à particules d’amour ou de misère

 

Abus de papier glacé ou tourisme textuel !

 

Tu obtiendras les gains de ta cause -mathématique-.

 

Je ne jure que par effraction de seconde.

 

Ceux qui cherchent le web n’ont pas fini d’atteindre Berli-est.

 

À chaque jour suffit sa vis

Et deux tours de porte

 

 

 

Pas de jeux vidéos, c’est terminé : la technologie a créé les jeux de la virtualité, avec son cortèges d’addictions et de stupéfiants narcotiques virtuels, plus loin encore que le transport de conscience sous lsd en caisson sensoriel. la réalité avait ses limites, bien que difficiles à établir et à respecter mais les gamers de tokyo ou de bruxelles n’ont pas conscience de l’anschluss qui est fait au-delà d’eux sur leurs liberté d’être encore réels, éveillés,  d’avoir corps et âme en toute intégrité. je ne crains plus d’adhérer au bon vieux own sweet own.

 

le sixième sens est formellement insensé, ou toute soustractriondes 5 premiers,, ou plutôt une réduction, plus exactement sous la masse pourtant

 

Internet cherche sa chair, ou même une fourrure en simili, un ersatz de seconde peau. nu et en plein vertige le web ne peut se protéger de lui même, et sa faiblesse est d’avoir ni cœur, no organes biologiques, ni possibilités de greffes. bâti sur une idée qui voulait qu’il ne soit pas pourvu d’une système nerveux central, le www reste une  conscience à résonance périphérique qui risque d’être conscience de rien car l’histoire se construit avec un corps et des traces, l’histoire est happée par les mémoires de ceux qui occupent son tempo.

 

 

Luc DELLISSE / Inédits / Bilan du jour de l’an

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne sais toujours pas ce que je vaux : ni pour l’instant présent, ni pour le tracé de ma vie. Je ne ressemble pas à ce que voudrais être, et je vis en ma compagnie avec résignation. Il me semble que je m’éloigne de plus en plus de mon idéal. Ce n’est pas nouveau : j’ai perdu toutes les parties que j’ai jouées, j’ai été blessé à toutes les batailles, et la plupart des choses que j’aimais se sont enfoncées dans des abîmes sous mes yeux.

Je ne me plains pas de mon siècle ni de l’espèce humaine : je me plains du personnage intime que j’accompagne depuis si longtemps, et dont les actions sont décevantes, et dont le comportement est aux antipodes de celui des êtres grands et nobles qui seuls me paraissent dignes d’intérêt.

Etre n’importe qui, jeté dans des circonstances prosaïques de la vie quotidienne, du gagne-pain, de la préparation des repas, de la manipulation des appareils, de l’impuissance de l’esprit, ne pouvait me plaire, et j’en suis venu à mépriser cet aventurier en herbe qui s’est mué en consommateur.

L’essentiel était ailleurs et je ne l’ai pas connu. Je n‘ai jamais sauvé aucune vie. Je n’ai jamais pesé d’aucun poids sur le cours des choses. Je n’ai rien pu faire pour mon pays, qui est la grande passion de ma vie, et j’assiste impuissant à ses difficultés. Il n’y a jamais eu le moindre rapport entre l’existence apparente et ma vision de la réalité.

Mon corps, ma voix, sont des témoins à charge : il me suffit de me voir ou de m’entendre dans les limbes de Youtube pour être déprimé. Ce grand, remuant, chantonnant, grisonnant personnage est le pire porte-parole que je pouvais trouver. Et je ne peux douter qu’il est moi-même en personne. Il reflète non seulement la conséquence mais la cause d’une longue suite d’échecs.

Quelquefois j’accuse la paresse, quelquefois mon irénisme, quelquefois ma grossière sensualité. Mais cela et tant d’autres choses se rattachent à une réalité plus profonde : mon caractère, c’est-à-dire, le choix profond que j’ai fait de mon existence.

J’ai toujours, et de plus en plus, voulu échapper à la vie en chair et en os. Je n’ai jamais su être pratique, je ne l’ai même jamais tenté. Le fait que je ne sache pas conduire une voiture est révélateur de mon incapacité plus générale à me conduire en société. Littéralement, je ne sais pas comment m’y prendre avec les autres êtres humains, et si je peux faire illusion durant quelques heures, lors d’une soirée ou d’un débat, je me dissous, socialement parlant, dès que l’expérience se poursuit plus d’un jour. Un emploi, une croisière, une équipe, un groupe quelconque, sont des expériences existentielles où je n’ai pas ma place, et mes congénères se débarrassent de moi à la première occasion.

En somme, j’ai obtenu très tôt ce que je cherchais : ne pas être partie prenante des réalités du monde. Le résultat est là, décevant et irréfutable. Je suis devenu un être de conte fantastique. L’homme qui mûrit et qui n’apprend rien. L’homme qui rêve et qui n’existe pas.

 

©Luc DELLISSE #2019 pour le texte
©Droits réservés #1935 pour la photographie ultime de PESSOA avant sa disparition.

Luc Dellisse #3 – Des hauts et des bas

Il y a une période de six mois de ma vie qui échappe aux boussoles et aux cartes. C’est quand j’ai été ruiné, en cessation de paiement. J’avais toujours plus ou moins réussi à pourvoir à mes besoins matériels, mais là, j’étais à sec, sans aucun recours. Tout ce que je pouvais vendre était depuis longtemps vendu. J’avais aussi épuisé toutes les aides possibles, et emprunté au-delà du réel. Il ne me restait aucune marge de manœuvre.
Loyer, électricité, abonnements, nourriture : tout bloqué, coupé, fermé. J’aurais déjà dû rendre mes clés depuis longtemps. Je faisais des détours pour ne pas passer devant l’épicerie qui m’avait fait crédit. Je fuyais le facteur, ne répondais plus aux coups de sonnette. Quand j’aurais mis ma brosse à dents dans ma poche et claqué la porte derrière moi, tout serait consommé.
Par chance, j’étais sans attaches. Je n’entraînais personne dans mon naufrage. Ma situation était désespérée mais elle n’était pas tragique. Il me restait quelques petites amies aux longs cheveux, qui n’allaient ni m’héberger, ni m’entretenir, mais chez qui je pourrais sans doute aller prendre une douche ou un repas de temps à autre, en échange de mes maigres faveurs.
Je réfléchissais, je réfléchissais beaucoup. Je prenais le métro d’un terminus à l’autre pour pouvoir réfléchir – en fraude bien entendu. Je cherchais une solution. Je n’en trouvais pas. Il n’y avait rien à faire. Rien à faire. Peu à peu, l’idée me venait, incroyable, formidable. Ne rien faire, c’était peut-être la seule solution.
En vérité, je n’étais pas tout à faire à la rue. J’étais secrétaire bénévole d’une association sans but lucratif qui enseignait le français aux réfugiés politiques. Les réfugiés en ce temps-là parlaient des langues que personne ne comprenait et ils étaient obligés d’apprendre la nôtre, pour laquelle ils n’avaient aucun don. Ils suivaient des cours durant des années, sans autre résultat que de faire fleurir des associations à l’infini, qui prenaient en charge leur instruction, avec l’aide d’enseignants à la retraite et de mères célibataires au grand cœur.
L’une d’elles m’avait convaincu, en penchant sur moi son visage grave, de les aider dans leur tâche sans fin. Je n’avais pas la mentalité requise pour donner cours, mais je pouvais gérer les plannings, tenir les budgets, parfois même remplir des formulaires pour réserver une salle. Il y avait un bureau au rez-de-chaussée d’une maison de banlieue, une sorte de permanence toujours vide, avec des toilettes, un téléphone, un carrelage pour dormir (c’était une ancienne boucherie). J’y ai pris mes quartiers. On n’a jamais vu de bénévole plus assidu que moi.
Ce que je faisais de mes journées, je n’en sais rien. Je n’avais plus de livres. J’avais du papier et des pointes Bic, mais le dénuement et l’ennui ne m’inspiraient pas. Je me brossais souvent les dents, sans dentifrice. J’avais expédié toutes les paperasses en retard. Les visiteurs étaient rares. S’il s’en présentait un, je lui répondais dans le langage des signes et lui glissais un plan du quartier pour qu’il puisse trouver le centre de formation.
À part le téléphone et les toilettes, je devais me passer de tout. J’ai découvert qu’on pouvait mettre l’argent en hibernation. Ou plutôt on ne pouvait pas, mais si on le faisait quand même, il se passait un phénomène curieux : on découvrait au cœur de la société une sorte de faille étroite, dans laquelle on pouvait se glisser, pour continuer à vivre, d’une certaine façon.
J’ai vécu durant six mois sans compte en banque et sans argent liquide. J’ai survécu sans dépenser un franc, faute d’avoir un seul franc. Quand je voulais manger, je demandais à manger, ou j’allais à la fin des marchés, à la fermeture des grandes surfaces, pour trier les fruits et les légumes au rebut. Quand je prenais un rendez-vous, je prévenais d’emblée que je n’avais pas de quoi payer un verre, et je proposais qu’on se retrouve sur le trottoir, sur les marches d’un bâtiment public. Si les gens que je devais voir m’invitaient dans un café, j’acceptais sans vaine politesse. J’en profitais pour grignoter des biscuits et des sucres. Sinon nous discutions debout devant les façades.
Parfois, je touchais quelques droits d’auteur ou un remboursement d’assurance sociale mais je n’en savais rien. Mes comptes étaient bloqués et toute rentrée servait à apurer mon découvert. Je calculais vaguement qu’un jour ou l’autre, je repasserais en positif, mais faute de courrier bancaire, je ne serais pas prévenu. Il fallait que je me comporte indéfiniment comme si une société post-monétaire était née, suite à une catastrophe, et que le monde s’était adapté.
Je savais depuis longtemps ce que c’était de vivre avec peu d’argent. Mais vivre sans argent du tout, sans la plus petite roupie, est un tout autre jeu. On devient incroyablement innocent. J’avais cessé d’avoir peur de manquer : je manquais. J’avais cessé d’avoir des histoires d’amour, par manque d’occasion et par honte de mes vêtements. J’avais cessé d’écrire parce que je n’avais plus rien à raconter.
Durant six mois je n’ai pas effectué une seule dépense à titre personnel. Je signais parfois des chèques pour l’association, mais je n’établissais aucun rapport entre cet argent qui allait servir à louer un autocar ou à financer du matériel audio-visuel parfaitement inutile, et mon propre dénuement. Avec le prix d’un seul rétroprojecteur j’aurais pu manger toute l’année mais je n’y pensais pas. Je glissais doucement dans la torpeur heureuse de l’imbécillité.
Et puis c’est revenu. Pas peu à peu, presque d’un seul coup. D’abord je me suis remis à écrire. J’ai écrit une pièce de théâtre qui a été tout de suite montée. Je me suis retrouvé aussi à discuter le coup dans une agence de publicité et il y a eu un vrai budget pour mes petites trouvailles. Le monde merveilleux des actrices et des publicitaires s’est donné à moi. On m’a confié des missions. On m’a dit que j’étais incroyable. J’ai eu à nouveau plus d’argent et d’aventures qu’il n’était raisonnable. Je n’avais toujours pas de chez moi et je dormais toujours sur le carrelage mais je louais des suites d’hôtel l’après-midi pour recevoir mes conquêtes. Tout me paraissait naturel et sans conséquence, même mes souliers crevés, mes vêtements usés jusqu’à la corde, sur lesquels les réceptionnistes jetaient un regard lourd avant de me tendre la clé.

 

©Luc DELLISSE #2019 pour le texte
©Droits réservés #2017 pour la photographie

Luc DELLISSE / Inédits / L’inconfort

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ma lutte contre le monde, je suis sans armes et sans outils. Si j’ai eu un royaume, il est détruit depuis longtemps. Tout recommence toujours à zéro.
Je m’accommode des conditions précaires de la vie. Il m’arrive même de me dépouiller de mes sauvegardes. Je cherche à rester en alerte par des moyens radicaux. J’ai l’esprit si léger qu’au moindre relâchement je me perds de vue. J’ai toujours veillé, d’abord inconsciemment, et ensuite consciemment, à ne pas m’engourdir. J’ai fui l’aisance quand elle se présentait. Je n’aime pas beaucoup plus le confort. Je le limite à quelques satisfactions immédiates : avoir du linge de rechange, disposer d’un point d’eau, échapper à la chaleur, travailler loin du bruit. Tout le reste m’est assez indifférent. Ou plutôt non. Le reste, tout le reste, tout ce qui manque dans l’ordre matériel, dans l’agrément ordinaire du corps, tout ce qui me conserve en équilibre instable, me plaît, me plaît vraiment. J’ai un goût très vif pour l’inconfort organisé, les chaises étroites, les fenêtres sans volets, les courants d’air, les postures sans ergonomie, les matelas trop durs à même le plancher. Détails, divins détails, qui tiennent éveillé.
J’aime l’inconfort comme une femme avec qui on part en cachette, qu’on retrouve la nuit dans un endroit périlleux. J’aime ce parfum d’aventure ordinaire – l’aventure véritable me ferait sans doute peur.
L’inconfort, c’est un train de campagne, un omnibus qu’on a réussi à prendre, dans une gare perdue, après deux heures passées sous la pluie, et qui va mettre la moitié de la nuit pour atteindre son port. L’unique compartiment est glacial, il y a des haltes toutes les deux minutes, les banquettes datent du temps où il existait des troisièmes classes, on n’a changé que le chiffre.
L’inconfort, c’est un trajet à pied dans une banlieue inconnue d’une ville inconnue, l’horrible café lyophilisé de Bucarest ou de Birmingham, l’attente assis par terre à l’accueil des urgences, orteil cassé et pied qui gonfle dans sa chaussure, les pièces de vingt et cinquante centimes au fond de la poche, les vêtements fripés, les comptoirs où l’on mange et on boit debout comme les chevaux. Mais c’est aussi la solitude, la maigreur, la vitesse, l’impatience, le dénuement, la fatigue musculaire, l’indifférence, l’oubli : tous les ressorts secrets du bonheur.
Je pratique l’inconfort la nuit, surtout la nuit, dans le style spartiate qui va si bien avec l’amour et avec l’écriture.
Je repense à Frédéric II de Prusse, qui avait une chambre royale et un lit d’apparat, mais dormait sur son lit de sangles, derrière un paravent.
Je repense aux installations de fortune et aux aménagements sommaires que j’ai si longtemps connus, aux robinets d’eau froide en toute saison, aux fauteuils défoncés, aux longues journées dans les parcs, faute d’une chambre avant huit heures du soir, aux lectures debout dans les rayons de librairie, aux chaussures submersibles, aux chemises trop courtes.
Il me semble que ces circonstances fugitives n’ont eu aucune incidence sur mon bonheur central. Elles ne servaient qu’à m’en rendre conscient et à m’en faire mieux jouir.
J’aime le confort de l’inconfort.

 

©Luc DELLISSE #2019 pour le texte
©MUSIAL, « Un dessin une nuit » du 14 novembre #2014 pour la peinture

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