Jacques Roubaud / Ponctualité

 

l’heure du réveil des habitants du passage de la reine de Hongrie l’heure de l’ouverture du café de la rue du moulin de la pointe l’heure du ramassage des poubelles de la rue du sommet des alpes l’heure de l’ouverture de la boulangerie de la rue du roi de sicile l’heure de l’extinction des réverbères de la rue du pot de fer l’heure de l’ouverture de la maternelle de la rue de la pointe d’ivry l’heure du nettoyage des caniveaux de la rue des nonnains d’hyères l’heure de l’ouverture du garage de la rue du val de grâce l’heure de la désinvolture des chats de la rue du père Teilhard de chardin l’heure de l’ouverture de l’auto-école du boulevard des filles du calvaire l’heure de l’ouverture de la bonneterie de la galerie des marchands de l’heure de l’ouverture de l’école de l’avenue de la porte de champerret oulainvill l’heure de l’ouverture des bibliothèques de la rue de l’école de médecine l’heure de l’ouverture du restaurant de l’avenue de la porte de Clichy l’heure de l’ouverture de l’imprimerie de la rue de la cour des noues

 

l’heure de l’ouverture de la boucherie de la rue du faubourg du temple l’heure du lever des enfants de la rue de la poterne des peupliers l’heure de l’ouverture de la charcuterie de la rue du moulin des prés

l’heure de la promenade des chiens de l’avenue de la porte de pantin

l’heure du roucoulement des tourterelles de la rue du moulin de la vierge

[la gare saint-lazare porte d’orléans l’heure de l’invasion des voitures de l’avenue de la

l’heure du ronflement des moteurs de l’avenue de la porte d’italie

l’heure de l’ouverture de l’opticien de la rue du pas de la mule l’heure de l’ouverture de la mission de la rue du pont de lodi

l’heure de l’ouverture de la librairie de la rue du champ de mars l’heure de l’ouverture de l’église de la place d’estienne d’orves

l’heure de l’ouverture de la brasserie de la rue du château d’eau

l’heure de l’ouverture de l’électricien de la rue patrice de la tour du pin l’heure de l’ouverture du salon de coiffure de la rue des colonnes du trône

 

Jacques Roubaud©
Peinture Nicolas de STAEL / Cliché de Florence GRES ©2024

 

 

Les 7 axiomes de Wittgenstein.

 

 

« 1. Le monde est tout ce qui arrive. »

« 2. Ce qui arrive, le fait, est l’existence des états de choses. »

« 3. L’image logique des faits est la pensée. »

« 4. La pensée est la proposition sensée. »

« 5. La proposition est une fonction de vérité des énoncés élémentaires. »

« 6. La forme générale de la fonction de vérité est [p, x, N(x)] ceci est la forme générale de la proposition. »

« 7. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.

Wittgenstein Tractatus logico-philosophicus (1921)

Photographie de #GuillaumeHoogveld Février 2023, Le monument des fusillés, Nantes

La Chute de Swann, ou le génie de Proust pour les paresseux…Pardonnés…

 

 

Comme les différents hasards qui nous mettent en présence de certaines personnes ne coïncident pas avec le temps où nous les aimons, mais, le dépassant, peuvent se produire avant qu’il commence et se répéter après qu’il a fini, les premières apparitions que fait dans notre vie un être destiné plus tard à nous plaire, prennent rétrospectivement à nos yeux une valeur d’avertissement, de présage. C’est de cette façon que Swann s’était souvent reporté à l’image d’Odette rencontrée au théâtre, ce premier soir où il ne songeait pas à la revoir jamais – et qu’il se rappelait maintenant la soirée de Mme de Saint-Euverte où il avait présenté le général de Froberville à Mme de Cambremer. Les intérêts de notre vie sont si multiples qu’il n’est pas rare que dans une même circonstance les jalons d’un bonheur qui n’existe pas encore soient posés à côté de l’aggravation d’un chagrin dont nous souffrons. Et sans doute cela aurait pu arriver à Swann ailleurs que chez Mme de Saint-Euverte. Qui sait même, dans le cas où, ce soir-là, il se fût trouvé ailleurs, si d’autres bonheurs, d’autres chagrins ne lui seraient pas arrivés, et qui ensuite lui eussent paru avoir été inévitables ? Mais ce qui lui semblait l’avoir été, c’était ce qui avait eu lieu, et il n’était pas loin de voir quelque chose de providentiel dans ce fait qu’il se fût décidé à aller à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce que son esprit désireux d’admirer la richesse d’invention de la vie et incapable de se poser longtemps une question difficile, comme de savoir ce qui eût été le plus à souhaiter, considérait dans les souffrances qu’il avait éprouvées ce soir-là et les plaisirs encore insoupçonnés qui germaient déjà – et entre lesquels la balance était trop difficile à établir – une sorte d’enchaînement nécessaire.

Mais tandis que, une heure après son réveil, il donnait des indications au coiffeur pour que sa brosse ne se dérangeât pas en wagon, il repensa à son rêve ; il revit, comme il les avait sentis tout près de lui, le teint pâle d’Odette, les joues trop maigres, les traits tirés, les yeux battus, tout ce que – au cours des tendresses successives qui avaient fait de son durable amour pour Odette un long oubli de l’image première qu’il avait reçue d’elle – il avait cessé de remarquer depuis les premiers temps de leur liaison, dans lesquels sans doute, pendant qu’il dormait, sa mémoire en avait été chercher la sensation exacte. Et avec cette muflerie intermittente qui reparaissait chez lui dès qu’il n’était plus malheureux et qui baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s’écria en lui-même :

« Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »

Du côté de chez Swann,  P 374-375, édition Gallimard, collection Folio, 1988

Gravure sur papier de Chine, Adrien Moreau, in La Peau de chagrin, Balzac

Nocturnes et variations de nuit par Guillaume Hoogveld

 

Pour Jean-Luc Gronner, seigneur des signatures.

 

Je me lève il fait nuit je me lève il se pose sur moi un prêt a rêver je me couche il fait nuit je m’habille il fait nuit je m’assied il fait nuit nuit assis debout nuit toujours nuit infinie je me love dans la nuit totale la blitzkrieg obscurité sans cesse nuit habillée de velours fin de siècle nuit tissée par le regard nuit enveloppée de hasard nuit sanguine nuit posée sur la table nuit sinueuse nuit valeureuse nuit pour toujours nuit sans histoire nuit sans réponse sans les conseils du rêve nuit heureuse nuit sans  démenti et  pourquoi pas nuit sans cesse renouvelée jusqu’à demain nuit on en reparle nuit sidérale nuit astronomique nuit dis-moi tout nuit jusqu’à quand nuit ne me laisse pas seul nuit envoûtée moi et ma dernière nuit drapée dans le vivant nuit de solitude nuit restaurée nuit définitive avant demain où je me retire de toutes mes familiarités avec le rêve.


©Guillaume HOOGVELD pour le texte #2023
Pour l’illustration,  ©Marie Wictorin, droits réservés

 

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