Luc DELLISSE / Inédits / Haute mer

Haute mer

Ce que je dois aux femmes couvre bien d’autres domaines que le sexe et les sentiments. L’une d’elles qui s’appelait Flora était bonne écuyère. Voyant que j’avais peur des chevaux quand j’allais la rejoindre à son manège, elle m’a appris à toucher les encolures et la bouche et même les jambes de belles bêtes dans leur stalle, et à en monter certaines ; je me souviens de Chatelle, je me souviens de Tiloup.

Sans cette rencontre je ne saurais rien du bonheur extraordinaire qu’il y a à tenir en selle en suivant le mouvement de sa monture au petit trot et à s’avancer dans les chemins étroits d’une forêt domaniale en courbant la tête quand il faut et à prendre de temps à autre la gifle d’une branche horizontale dont la cavalière devant vous a laissé repartir le ressort, ah Flora !

Une autre femme que j’ai connue en des temps archaïques m’a donné quelques leçons que je n’ai jamais oubliées pour se battre contre plus fort que soi avec un avantage décisif, en se servant de ses coudes et de son front. C’était à Louvain, durant mes années de formation et sans doute rien n’a été plus formateur que certaines caresses et certains coups dont j’ai acquis la pratique dans une chambre au-dessus de la place Ladeuze, lors d’un interminable été, au rythme de chansons de Joe Dassin.

L’art de doser la violence et la douceur de certains gestes me serait étranger s’il n’y avait eu cette grande fille brune, l’air anglais, pas vraiment gentille, pas vraiment séduite, qui m’avait pris à l’essai et n’a pas poursuivi l’expérience, septembre revenu.

À une autre, je dois le peu de musique que je sais ; à une autre, la force de taire ma gueule dans les réunions de grandes personnes, quand je connais la réponse à une question qui n’est pas posée ; à une autre, les rudiments de la politesse amoureuse, qui consiste à ne jamais rater un rendez-vous, à ne jamais avoir d’empêchement involontaire.

Mais il y a un apprentissage plus profond, plus radical qui m’est venu par l’entremise de rencontres féminines et qui encore aujourd’hui, ne peut se poursuivre que grâce à celle qui partage ma vie : c’est l’accès lent, progressif, nécessaire et jamais achevé à la civilisation, ce rêve inaccessible, cette haute mer des rapports humains.

Dans le temps de ruines et de décadence où nous vivons, qui a toujours été le seul cadre de ma vie, car il y a eu un avant et un après et je suis arrivé juste après, il faut tenter d’agir  en toutes circonstances, en toutes choses, en tout domaine, comme si la vraie vie existait, comme si la société avait pour but de nous épanouir, comme si c’est la civilité et non la haine qui était la norme des relations entre les gens, comme si l’amour avait cours, le désir du bonheur de l’autre, bien qu’on constate à tous les coins de rue qu’amour est le mot le plus galvaudé et le plus contradictoire de tous les mots de l’univers.

Cette idée d’une civilisation à la fois imaginaire et effective, qui fait la joie de ma vie de mauvais garçon, m’est venue, et venue uniquement, par l’exemple et l’autorité des quelques femmes, irradiantes et immortelles, qui à distance m’accompagnent dans l’éternité du présent.

Crédits

© Guillaume Hoogveld pour la mise en ligne

© Luc Dellisse 2023. Tous droits réservés

Illustration de Steve Mccury©

Luc DELLISSE / Inédits / Fuego

Fuego

L’idée ne me serait pas venue de mener une vie nomade. J’étais un sédentaire qui n’aimait pas rester en place trop longtemps. Qui surtout, n’avait pas envie qu’on sache exactement où le trouver. J’aimais quitter les lieux promptement, mais pour un autre lieu fixe. Pas pour errer sur les routes à plaisir. Deux ou trois jours de randonnée dans les Dolomites ou les Vosges suffisaient à mes besoins d’évasion pour une année entière. J’avais un sac à dos, de bonnes chaussures, une brosse à dents et de l’argent liquide : je ne me prenais pas pour un aventurier.

Je couchais à la modeste et non à la dure. Un petit hôtel, un restaurant de quartier ou de montagne, mes genoux pour écrire durant la pause, des rencontres incertaines, des ampoules au talon quand j’avais mal choisi la longueur du chemin. Rien de tout cela ne m’empêchait de pratiquer une sorte de confort instable. Puis je rentrais chez moi – dans un des chez moi. Durant ces brèves errances, je m’abstenais de consulter mes mails et de lire de grandes proses. J’ai tout cela sur mon téléphone, mais déconnecter quelque temps les voix du monde me faisait un bien fou.

En dehors de ces rares épisodes, je ne voyageais pas, je ne bougeais pas : je restais immobile ou tout comme, partagé entre deux ou trois domiciles de hasard. Ces résidences ne reflétaient la personnalité de leur occupant que par défaut : peu décorées, peu meublées, peu aménagées. Je pouvais m’en détacher sans douleur.

Pendant longtemps j’avais eu des livres, beaucoup de livres. Il ne m’en restait plus. Perdus. Vendus. Donnés. Abandonnés. C’était dans l’ordre. Le vide, l’oubli, le tempo. A chaque mois qui passait, mes souvenirs de lecture devenaient plus fragmentaires, plus lointains. Je connaissais encore des bribes de poèmes, détachés de l’ensemble ; des esquisses d’histoires dont j’avais oublié la plupart des détails. Je savais encore qui était madame Bovary, mais pas le nom de ses amants ni les circonstances de sa mort. Cela ne m’intéressait plus beaucoup.

Pas de doute : je m’appauvrissais. Mon esprit devenait une conscience anonyme. Je menais une vie qui allait en s’étrécissant par goût de la simplicité. J’avais la folie de m’en réjouir. J’étais mûr pour une fin sans gloire. Je me préparais le destin de ces hommes qu’on retrouve, à l’état de pourriture ou de squelette, dont on ignore comment ils sont arrivés dans cette pièce fermée, et dont on ne connaît pas le nom.

Ce qui me maintenait en équilibre, en mouvement, c’est la joie. Une joie sans motif qui me prenait dès le réveil et me faisait trouver la journée qui venait plus belle d’avance que tous les autres jours, parce que des ravissements inconnus m’attendaient. Souvent, ces pépites étaient si minuscules qu’il fallait un œil exercé, un œil de myope, pour les saisir. Elles nourrissaient ma vie et trouvaient place dans un poème, une promenade, un rêve. Elles me rendaient amoureux de femmes que je ne rencontrerais pas, de villes que je ne reconnaîtrais pas, de toute une suite d’émotions fortes et fuyantes, de toutes les formes d’aventures improbables, comme à vingt ans.

Je vivais tout le temps comme si je n’avais encore rien vu. Je me perdais dans des paysages plus imaginaires que réels. Je me sentais solidaire des humains en général, pas en particulier. J’avais de plus en plus de mal à prendre au sérieux le destin. Autour de moi, mes contemporains étaient entrés dans la vieillesse. Je ne me méprenais pas sur mon propre sort mais comment dire ? Je sentais que je n’en avais pas fini avec moi.

© Luc Dellisse 2023. Tous droits réservés

iconographie de Bill Ashtray©

Luc DELLISSE / Inédits / La jeune peintre

La jeune peintre

Les Romains de l’Antiquité étaient souvent cruels mais ils savaient distinguer la vertu. Ils la reconnaissaient dans la fidélité aux principes, dans le culte de la nudité et de la pudeur, dans l’amour des grands personnages, dans le courage au combat et dans la capacité à se tuer sans faire d’histoires quand les choses tournent mal. Ils ne la pratiquaient pas toujours à titre personnel mais ils l’admiraient et ne doutaient pas que c’était le fondement de leur civilisation.

De ce point de vue, Pétrone qui s’ouvrit les veines sans attendre que Néron décide de son sort, et qui au jour fixé par lui discutait avec ses amis de l’immortalité de l’âme, dans une ambiance voluptueuse, tandis que son sang s’écoulait, s’est montré aussi digne de la vertu que Socrate, et plus stoïcien que Néron quand son tour fut venu.

Moi aussi, sans la pratiquer, je reconnais chez autrui la vertu, quand par hasard je la rencontre. Il est vrai qu’elle est si rare qu’elle saute aux yeux.  Elle n’est pas éclatante, mais modeste et obstinée comme un chien d’aveugle.  La naïveté et l’intransigeance s’y mêlent obscurément.

J’ai courtisé durant six mois, par intermittence, une femme que je trouvais extraordinaire par sa rigueur et son dénuement, malgré la banalité de la plupart de ses faits et gestes. Un seul acte chez elle sortait de l’ordinaire ; elle rapportait tous les instants de sa vie à une seule passion.

Elle peignait sans répit, des œuvres qu’elle ne montrait à personne. Elle avait un atelier dans les combles de sa maison : on n’était pas invité à y monter. En même temps elle ne faisait pas un mystère de sa peinture. Elle portait parfois pour me recevoir une longue blouse de pharmacien couverte de taches d’arc-en-ciel. Elle m’a aussi dit que le rouge est une couleur impossible.

Tous les jours elle se levait à sept heures. Elle montait aussitôt dans son grenier.  Elle n’en redescendait que douze ou quatorze heures plus tard. Si je lui rendais visite durant la journée, je pouvais entrer mais je ne la voyais pas. Je l’entendais parfois marcher au-dessus de ma tête, ou faire claquer ses doigts quand la peinture lui résistait.

Je m’installais à sa table de cuisine pour lire et pour écrire. Parfois je me faisais un bouillon avec un cube Liebig et de l’eau calcareuse. Puis je repartais vers d’autres plaisirs. Ou bien, je restais pour l’attendre, certains jours d’espérance. J’aurais beaucoup aimé connaître ses toiles. Je savais que c’étaient des toiles et même quel était leur format. J’avais aidé un de ses amis, ou peut-être un de ses frères, car il était petit et myope comme elle, à transporter des châssis achetés en vrac dans une faillite de menuisier.

Elle, je l’ai rencontrée à l’arrière d’une boulangerie où l’on pouvait acheter son pain la nuit. Je ne l’ai jamais vue que la nuit. Je n’ai jamais été chez elle l’après-midi en sa présence. Elle surgissait quand je ne l’attendais plus : environ deux heures après la fin de la lumière diurne.  Ces deux heures m’étonnaient plus que tout.

Elle m’invitait à prendre le tardif repas du soir avec elle. Elle avait acheté chez un épicier turc ou libanais des pâtes bon marché qui semblaient venir d’un magasin de farces et attrapes, car elles étaient incuisables, et après être resté trois grands quarts d’heure à côté de la casserole bouillonnante, entre un livre et un verre de vin, quand j’en goûtais une, je ne parvenais même pas à la sectionner d’un coup de dents.

Elle avait un visage allongé et des lunettes de plongeur sous-marin, sans lesquelles elle ne voyait pas à trois mètres. Ses yeux un peu globuleux remuaient derrière les gros verres comme des poissons de lune dans un aquarium. Elle me regardait très en face, comme si la bête curieuse, c’était moi.

Je la fréquentais pour l’idée que je me faisais de son grenier. Pendant longtemps je n’en ai eu aucune preuve. Vrai aussi que j’aimais sa cuisine-salle-de-bains, vaste pièce carrelée qui donnait sur des terrasses en terre cuite et les jardins en surplomb d’un grand collège technique : les cris qui montaient de la cour et des tilleuls étaient des cris de fureur et d’injures, mais assourdis, très assourdis, par les doubles fenêtres, qui se refermaient l’une sur l’autre comme les pans d’un veston.

Une fois que j’arrivais un peu tard chez elle, je l’ai surprise à sa toilette : elle se lavait les cheveux dans l’évier, torse nu.  Elle m’a vu au moment où je faisais volte-face et sous le bruit du robinet, elle m’a crié de rester. Je me suis assis dans un coin, ayant posé la bouteille et les macarons à mes pieds. Elle tournait dans la cuisine, à la recherche d’une serviette.  Comme je ne pouvais pas faire semblant d’être aveugle, je la lui ai lancée. Elle a haussé les épaules. Elle s’essuyait les cheveux. Elle avait un torse mince, des seins effacés. Je ne l’avais jamais vue sans lunettes, ses yeux vagues étaient assez beaux. Je lui ai dit que dehors il ne pleuvait plus, qu’on pouvait sortir faire un tour. Elle m’a dit de déboucher la bouteille, que la pluie lui avait cassé la tête toute la journée.

Je crois qu’elle s’attendait à ce que je fasse quelque chose pour donner une tournure nouvelle à notre intimité. Je n’ai pas bougé. Quand même, j’avais connu l’Afrique et la Russie, et les amours illégitimes : je n’étais pas né de la dernière pluie.

Plus tard, en y repensant, je me suis dit que c’était peut-être la seule façon honorable de découvrir ce qu’elle peignait ainsi, sans fin, dans son antre juché. Mais ça me semblait déplacé. Le mieux était d’attendre qu’une nuit, réunis par la fatigue, nous montions l’étroit escalier en nous entrechoquant.

Elle a déménagé sans me prévenir. Deux jours de voyage et quand je suis revenu, elle n’était plus là. J’ai découvert son grenier dans la rigueur de l’absence. J’ai vu les traces de ses pieds nus dans la poussière et les constellations. Elle avait embarqué toutes ses toiles. Elle avait laissé derrière elle une boîte de peinture :  les pinceaux étaient secs et les tubes recroquevillés. Avec mon téléphone qui sonnait dans le vide, j’ai pris une photo.

J’y repense quand, de très loin en très loin, je bois une certaine tisane au thym et au laurier. C’était toujours la fin de notre repas très nocturne, quand l’unique bouteille de vin était vide.  Elle répandait des fragments de feuilles et de branches dans la casserole, et laissait infuser longtemps. Nous buvions à deux mains. L’odeur des sous-bois humides montait de nos bols en porcelaine comme une fumée.

© Luc Dellisse 2023. Tous droits réservés©

iconographie de Armen SAAKYAN©

Luc DELLISSE / Inédits / À couteau tiré

 

J’avais une amie de rencontre. Elle m’a quitté au bout de trois mois. Cela ne suffit pas pour faire une histoire. L’eau se referme très vite. Le sexe qui nous avait lié n’a laissé aucune trace. Rien qu’une image de beauté perdue.

 

Elle était belle et mystérieuse. Sa beauté ? Nonchalante et rapide. Son mystère ? Il se résume à un détail frappant. Elle ne se déplaçait qu’armée. Je l’ai découvert par hasard. Elle était munie d’un couteau militaire qu’elle portait dans un fourreau, soit à l’épaule, soit à la cheville. Elle savait s’en servir. Elle avait des gestes prompts pour le sortir, du plus simple au plus impressionnant. Elle était championne du jaillissement. Elle m’a montré son talent, lors d’une promenade. Regarde. L’instant d’après, bas du pantalon retroussé, elle tenait la lame entre ses doigts. Un redressement du torse, une détente, le couteau a filé, tournant sur lui-même en décrivant une ellipse large, pour se ficher dans le tronc d’un arbre.

 

Où avait-elle acquis ce talent ? Sur quelles cibles ? Avec quel professeur ?

 

Elle m’observait d’un œil malicieux. Elle n’était pas du tout confuse. Elle m’a dit qu’on devait toujours avoir un couteau sur soi. Et bien sûr, savoir s’en servir, de près comme de loin. De près, ce n’était pas si difficile. Il fallait que la main la plus agile soit celle qui ne tient pas le couteau. Elle doit pouvoir virevolter, gifler, heurter, vise les yeux. Quand l’agresseur, ou le plus proche s’ils sont plusieurs, est suffisamment égaré ou furieux pour relâcher sa garde, alors la main armée se déclenche et frappe l’épaule ou la gorge, selon qu’on veut immobiliser ou tuer.

 

On pouvait miser, disait-elle, sur le fait qu’un adversaire abattu donne à réfléchir à ses complices, si la lame en ressortant de la blessure est rouge de sang.

 

Au lancer, cela demandait plus de précision. Il y a tout un art, qui met du temps à s’acquérir. Il faut que le couteau, quelle que soit la distance, réponde à un calcul et entame un mouvement circulaire, boucle longue ou boucle courte, avant d’enfoncer sa pointe dans la cible, qui est susceptible d’esquiver, si c’est une cible mobile et que le jet de l’arme est trop prévisible. Le lanceur doit tenir compte de variables indépendantes.et choisir l’ellipse idéale.

 

Je ne sais pas si tout cela se passait dans sa tête, ou si elle était réellement prête. Il est bien certain que le monde est plus dangereux que dans ma jeunesse : le monde d’ici. Jadis, on s’attendait à devoir se défendre quand on visitait la Moldavie ou l’Atlas. Maintenant, c’est à Brème ou à Angers que tout bascule en un instant. Sauf si on a un cœur de victime, un bon couteau vaut mieux que de bons sentiments.

 

Une chose toutefois m’étonnait. Pourquoi ce besoin pressant d’avoir une arme sur soi ? Elle ne l’avait pas le jour où elle a été prise sous l’averse, et qu’elle s’est dépouillée de ses principaux vêtements, à l’exception de ses dessous, qui ne cachaient rien. C’était le prétexte de notre première fois. C’est elle qui avait mené le jeu. Même l’averse faisait partie de sa science, de sa manière délicieuse, dédaigneuse, de prendre et puis de rejeter.

 

Maintenant qu’elle m’avait sorti de sa vie, considérant cet art du couteau, je m’interrogeais sur sa personnalité véritable. Elle ne coïncidait pas tout à fait au professeur de lettres qu’elle était Censée incarner. La façon dure et ferme dont elle m’avait signifié mon congé semblait faire partie d’une système, d’un entrainement. On aurait dit une guerrière habituée au combat, à tous les combats.

 

Dans quelles circonstances avait-elle acquis ce poignard de commando, conçu pour le jet comme pour le corps à corps ? Si elle le portait sur elle, le jour de l’averse, je n’avais rien vu. Peut-être, pour une soirée pluvieuse de déshabillage et d’initiation, laissait son arme en repos. Ensuite. Il n’y avait pas eu tant de fois ensuite. Quand nous sortions ensemble, dans la rue, dans un bar, elle aimait regarder, à gauche, à droite, en souriant. Ses beaux yeux attentifs ; C’était bien. Mais sous la perfection des apparences, temps gardait ses secrets. Sur qui était je tombé. Une comédienne ? Une aventurière. Tout cela se même, c’est déjà si loin. Pour ce que je sais, elle n’est pas morte, elle n’a tué personne. Mais qu’est-ce que j’en sais, réellement.

 

Y avait-t-il un danger dans sa vie ? Avait-t-elle une autre raison de craindre et de se protéger ? C’est possible. Elle était belle. Elle était drôle. Elle était dure. Elle était bandée comme un ressort. Elle m’a quitté en une seconde et je n’ai pas insisté. Je crois qu’elle quittait tout très vite, sachant que le moment venu, elle serait seule avec son couteau.

 

© Luc Dellisse 2023. Tous droits réservés

Photo de Tahara©. Droits réservés.

 

Renaissance du jour par Luc Dellisse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si je prie, si je recours à la prière, c’est pour suspendre le flux. Je respire, je m’adosse au mur. Je m’immobilise au centre de moi. Dans une certaine mesure, je peux préparer la prière, mais l’instant du saut reste invisible. Le temps continu s’interrompt : image coupée nette. Je regarde encore, je capte encore, mais pas en mode actif. Je suis absent en personne. Ce n’est plus moi qui assiste à la chose, c’est mon corps sans moi. Signe des signes : il jouit d’être aux commandes et je m’absente pour un ah ! de temps. C’est un moment fragile et précieux, entre voir et non-voir, très éphémère, il faut en profiter.

Prier, bien sûr, est un grand mot. Il excède la réalité. Je ne prie pas, je concentre les forces qui me traversent, venant du monde et venant de moi. J’accède à la lenteur. Prier est une expérience de la lenteur. Le secret est là. La plupart du temps, je n’aime que la vitesse mais là, dans le flux du jour, dans le creux de la main du jour, la lenteur, en me venant, en me prenant en douceur, remue les plaques tectoniques de l’instant. Elle déplie le temps réel, le lisse, l’immensifie : une minute est une heure, où il ne se passe rien, ni images, ni fantasmes, mais où la réalité trouve son épaisseur, ou l’esprit sort du corps et devient présence. Voilà la prière : un déroulé de la lenteur, entre deux pulsations.

Ainsi, je prie, ici et là, sans vraiment y penser, sans y croire plus qu’à autre chose, sans y accorder plus de prix qu’au souffle court de la course, ou à la secousse d’un orgasme, ou au froid de la mer. Peut-être moins, sûrement moins, s’il fallait peser les choses sur une balance unique, celle des nerfs. Mais chaque émoi a sa balance. La prière est une fin en soi. Elle ne s’adresse à personne, elle ne médite pas, elle ne célèbre pas, elle ne croit pas, elle ne m’exonère d’aucune de mes amours, si violentes et si physiques, à commencer par la littérature, qui est mon arme de poing.

Ça ne dure pas, la prière ne dure jamais, état instable, on entre, on sort du temps. Là, il y a cinq minutes, j’étais debout, nulle part, en état minéral ; ici, j’existe, je remue, j’entends le chant glacé des oiseaux. On croit qu’il se taisent l’hiver : ils chantent, mais sans insister, et se fondent dans leur chant. C’est fini. Déjà, le café, l’écran, et la vitesse qui me reprend sans raccord.

Comme quelqu’un qui a un métier, une vie sociale, qui vaque à ses tâches, qui parle, qui tapote, qui roule, qui rit, qui fronce les sourcils, qui paye, qui court, qui prend le métro, dans un éternel retour des simulacres, mais qui sait que le soir même l’attend, à l’insu de tous, un rendez-vous dérobé avec l’être qu’il aime, moi aussi j’ai une double vie, et chacune éclaire l’autre d’un éclat différent. Quelquefois, au plus vif de l’ardeur, entre deux phrases qui cherchent l’endroit exact du pli, je suis pris de bonheur, d’une sorte de fou-rire léger, en pensant à ces rendez-vous du matin avec la prière, dans l’éternité fugitive.


© Luc Dellisse 2023. Tous droits réservés

Photographie Guillaume Hoogveld©.

 

Luc DELLISSE / Inédits / Bilan du jour de l’an

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne sais toujours pas ce que je vaux : ni pour l’instant présent, ni pour le tracé de ma vie. Je ne ressemble pas à ce que voudrais être, et je vis en ma compagnie avec résignation. Il me semble que je m’éloigne de plus en plus de mon idéal. Ce n’est pas nouveau : j’ai perdu toutes les parties que j’ai jouées, j’ai été blessé à toutes les batailles, et la plupart des choses que j’aimais se sont enfoncées dans des abîmes sous mes yeux.

Je ne me plains pas de mon siècle ni de l’espèce humaine : je me plains du personnage intime que j’accompagne depuis si longtemps, et dont les actions sont décevantes, et dont le comportement est aux antipodes de celui des êtres grands et nobles qui seuls me paraissent dignes d’intérêt.

Etre n’importe qui, jeté dans des circonstances prosaïques de la vie quotidienne, du gagne-pain, de la préparation des repas, de la manipulation des appareils, de l’impuissance de l’esprit, ne pouvait me plaire, et j’en suis venu à mépriser cet aventurier en herbe qui s’est mué en consommateur.

L’essentiel était ailleurs et je ne l’ai pas connu. Je n‘ai jamais sauvé aucune vie. Je n’ai jamais pesé d’aucun poids sur le cours des choses. Je n’ai rien pu faire pour mon pays, qui est la grande passion de ma vie, et j’assiste impuissant à ses difficultés. Il n’y a jamais eu le moindre rapport entre l’existence apparente et ma vision de la réalité.

Mon corps, ma voix, sont des témoins à charge : il me suffit de me voir ou de m’entendre dans les limbes de Youtube pour être déprimé. Ce grand, remuant, chantonnant, grisonnant personnage est le pire porte-parole que je pouvais trouver. Et je ne peux douter qu’il est moi-même en personne. Il reflète non seulement la conséquence mais la cause d’une longue suite d’échecs.

Quelquefois j’accuse la paresse, quelquefois mon irénisme, quelquefois ma grossière sensualité. Mais cela et tant d’autres choses se rattachent à une réalité plus profonde : mon caractère, c’est-à-dire, le choix profond que j’ai fait de mon existence.

J’ai toujours, et de plus en plus, voulu échapper à la vie en chair et en os. Je n’ai jamais su être pratique, je ne l’ai même jamais tenté. Le fait que je ne sache pas conduire une voiture est révélateur de mon incapacité plus générale à me conduire en société. Littéralement, je ne sais pas comment m’y prendre avec les autres êtres humains, et si je peux faire illusion durant quelques heures, lors d’une soirée ou d’un débat, je me dissous, socialement parlant, dès que l’expérience se poursuit plus d’un jour. Un emploi, une croisière, une équipe, un groupe quelconque, sont des expériences existentielles où je n’ai pas ma place, et mes congénères se débarrassent de moi à la première occasion.

En somme, j’ai obtenu très tôt ce que je cherchais : ne pas être partie prenante des réalités du monde. Le résultat est là, décevant et irréfutable. Je suis devenu un être de conte fantastique. L’homme qui mûrit et qui n’apprend rien. L’homme qui rêve et qui n’existe pas.

 

©Luc DELLISSE #2019 pour le texte
©Droits réservés #1935 pour la photographie ultime de PESSOA avant sa disparition.

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