Luc Dellisse #3 – Des hauts et des bas

Il y a une période de six mois de ma vie qui échappe aux boussoles et aux cartes. C’est quand j’ai été ruiné, en cessation de paiement. J’avais toujours plus ou moins réussi à pourvoir à mes besoins matériels, mais là, j’étais à sec, sans aucun recours. Tout ce que je pouvais vendre était depuis longtemps vendu. J’avais aussi épuisé toutes les aides possibles, et emprunté au-delà du réel. Il ne me restait aucune marge de manœuvre.
Loyer, électricité, abonnements, nourriture : tout bloqué, coupé, fermé. J’aurais déjà dû rendre mes clés depuis longtemps. Je faisais des détours pour ne pas passer devant l’épicerie qui m’avait fait crédit. Je fuyais le facteur, ne répondais plus aux coups de sonnette. Quand j’aurais mis ma brosse à dents dans ma poche et claqué la porte derrière moi, tout serait consommé.
Par chance, j’étais sans attaches. Je n’entraînais personne dans mon naufrage. Ma situation était désespérée mais elle n’était pas tragique. Il me restait quelques petites amies aux longs cheveux, qui n’allaient ni m’héberger, ni m’entretenir, mais chez qui je pourrais sans doute aller prendre une douche ou un repas de temps à autre, en échange de mes maigres faveurs.
Je réfléchissais, je réfléchissais beaucoup. Je prenais le métro d’un terminus à l’autre pour pouvoir réfléchir – en fraude bien entendu. Je cherchais une solution. Je n’en trouvais pas. Il n’y avait rien à faire. Rien à faire. Peu à peu, l’idée me venait, incroyable, formidable. Ne rien faire, c’était peut-être la seule solution.
En vérité, je n’étais pas tout à faire à la rue. J’étais secrétaire bénévole d’une association sans but lucratif qui enseignait le français aux réfugiés politiques. Les réfugiés en ce temps-là parlaient des langues que personne ne comprenait et ils étaient obligés d’apprendre la nôtre, pour laquelle ils n’avaient aucun don. Ils suivaient des cours durant des années, sans autre résultat que de faire fleurir des associations à l’infini, qui prenaient en charge leur instruction, avec l’aide d’enseignants à la retraite et de mères célibataires au grand cœur.
L’une d’elles m’avait convaincu, en penchant sur moi son visage grave, de les aider dans leur tâche sans fin. Je n’avais pas la mentalité requise pour donner cours, mais je pouvais gérer les plannings, tenir les budgets, parfois même remplir des formulaires pour réserver une salle. Il y avait un bureau au rez-de-chaussée d’une maison de banlieue, une sorte de permanence toujours vide, avec des toilettes, un téléphone, un carrelage pour dormir (c’était une ancienne boucherie). J’y ai pris mes quartiers. On n’a jamais vu de bénévole plus assidu que moi.
Ce que je faisais de mes journées, je n’en sais rien. Je n’avais plus de livres. J’avais du papier et des pointes Bic, mais le dénuement et l’ennui ne m’inspiraient pas. Je me brossais souvent les dents, sans dentifrice. J’avais expédié toutes les paperasses en retard. Les visiteurs étaient rares. S’il s’en présentait un, je lui répondais dans le langage des signes et lui glissais un plan du quartier pour qu’il puisse trouver le centre de formation.
À part le téléphone et les toilettes, je devais me passer de tout. J’ai découvert qu’on pouvait mettre l’argent en hibernation. Ou plutôt on ne pouvait pas, mais si on le faisait quand même, il se passait un phénomène curieux : on découvrait au cœur de la société une sorte de faille étroite, dans laquelle on pouvait se glisser, pour continuer à vivre, d’une certaine façon.
J’ai vécu durant six mois sans compte en banque et sans argent liquide. J’ai survécu sans dépenser un franc, faute d’avoir un seul franc. Quand je voulais manger, je demandais à manger, ou j’allais à la fin des marchés, à la fermeture des grandes surfaces, pour trier les fruits et les légumes au rebut. Quand je prenais un rendez-vous, je prévenais d’emblée que je n’avais pas de quoi payer un verre, et je proposais qu’on se retrouve sur le trottoir, sur les marches d’un bâtiment public. Si les gens que je devais voir m’invitaient dans un café, j’acceptais sans vaine politesse. J’en profitais pour grignoter des biscuits et des sucres. Sinon nous discutions debout devant les façades.
Parfois, je touchais quelques droits d’auteur ou un remboursement d’assurance sociale mais je n’en savais rien. Mes comptes étaient bloqués et toute rentrée servait à apurer mon découvert. Je calculais vaguement qu’un jour ou l’autre, je repasserais en positif, mais faute de courrier bancaire, je ne serais pas prévenu. Il fallait que je me comporte indéfiniment comme si une société post-monétaire était née, suite à une catastrophe, et que le monde s’était adapté.
Je savais depuis longtemps ce que c’était de vivre avec peu d’argent. Mais vivre sans argent du tout, sans la plus petite roupie, est un tout autre jeu. On devient incroyablement innocent. J’avais cessé d’avoir peur de manquer : je manquais. J’avais cessé d’avoir des histoires d’amour, par manque d’occasion et par honte de mes vêtements. J’avais cessé d’écrire parce que je n’avais plus rien à raconter.
Durant six mois je n’ai pas effectué une seule dépense à titre personnel. Je signais parfois des chèques pour l’association, mais je n’établissais aucun rapport entre cet argent qui allait servir à louer un autocar ou à financer du matériel audio-visuel parfaitement inutile, et mon propre dénuement. Avec le prix d’un seul rétroprojecteur j’aurais pu manger toute l’année mais je n’y pensais pas. Je glissais doucement dans la torpeur heureuse de l’imbécillité.
Et puis c’est revenu. Pas peu à peu, presque d’un seul coup. D’abord je me suis remis à écrire. J’ai écrit une pièce de théâtre qui a été tout de suite montée. Je me suis retrouvé aussi à discuter le coup dans une agence de publicité et il y a eu un vrai budget pour mes petites trouvailles. Le monde merveilleux des actrices et des publicitaires s’est donné à moi. On m’a confié des missions. On m’a dit que j’étais incroyable. J’ai eu à nouveau plus d’argent et d’aventures qu’il n’était raisonnable. Je n’avais toujours pas de chez moi et je dormais toujours sur le carrelage mais je louais des suites d’hôtel l’après-midi pour recevoir mes conquêtes. Tout me paraissait naturel et sans conséquence, même mes souliers crevés, mes vêtements usés jusqu’à la corde, sur lesquels les réceptionnistes jetaient un regard lourd avant de me tendre la clé.

 

©Luc DELLISSE #2019 pour le texte
©Droits réservés #2017 pour la photographie

Luc DELLISSE / Inédits / L’inconfort

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ma lutte contre le monde, je suis sans armes et sans outils. Si j’ai eu un royaume, il est détruit depuis longtemps. Tout recommence toujours à zéro.
Je m’accommode des conditions précaires de la vie. Il m’arrive même de me dépouiller de mes sauvegardes. Je cherche à rester en alerte par des moyens radicaux. J’ai l’esprit si léger qu’au moindre relâchement je me perds de vue. J’ai toujours veillé, d’abord inconsciemment, et ensuite consciemment, à ne pas m’engourdir. J’ai fui l’aisance quand elle se présentait. Je n’aime pas beaucoup plus le confort. Je le limite à quelques satisfactions immédiates : avoir du linge de rechange, disposer d’un point d’eau, échapper à la chaleur, travailler loin du bruit. Tout le reste m’est assez indifférent. Ou plutôt non. Le reste, tout le reste, tout ce qui manque dans l’ordre matériel, dans l’agrément ordinaire du corps, tout ce qui me conserve en équilibre instable, me plaît, me plaît vraiment. J’ai un goût très vif pour l’inconfort organisé, les chaises étroites, les fenêtres sans volets, les courants d’air, les postures sans ergonomie, les matelas trop durs à même le plancher. Détails, divins détails, qui tiennent éveillé.
J’aime l’inconfort comme une femme avec qui on part en cachette, qu’on retrouve la nuit dans un endroit périlleux. J’aime ce parfum d’aventure ordinaire – l’aventure véritable me ferait sans doute peur.
L’inconfort, c’est un train de campagne, un omnibus qu’on a réussi à prendre, dans une gare perdue, après deux heures passées sous la pluie, et qui va mettre la moitié de la nuit pour atteindre son port. L’unique compartiment est glacial, il y a des haltes toutes les deux minutes, les banquettes datent du temps où il existait des troisièmes classes, on n’a changé que le chiffre.
L’inconfort, c’est un trajet à pied dans une banlieue inconnue d’une ville inconnue, l’horrible café lyophilisé de Bucarest ou de Birmingham, l’attente assis par terre à l’accueil des urgences, orteil cassé et pied qui gonfle dans sa chaussure, les pièces de vingt et cinquante centimes au fond de la poche, les vêtements fripés, les comptoirs où l’on mange et on boit debout comme les chevaux. Mais c’est aussi la solitude, la maigreur, la vitesse, l’impatience, le dénuement, la fatigue musculaire, l’indifférence, l’oubli : tous les ressorts secrets du bonheur.
Je pratique l’inconfort la nuit, surtout la nuit, dans le style spartiate qui va si bien avec l’amour et avec l’écriture.
Je repense à Frédéric II de Prusse, qui avait une chambre royale et un lit d’apparat, mais dormait sur son lit de sangles, derrière un paravent.
Je repense aux installations de fortune et aux aménagements sommaires que j’ai si longtemps connus, aux robinets d’eau froide en toute saison, aux fauteuils défoncés, aux longues journées dans les parcs, faute d’une chambre avant huit heures du soir, aux lectures debout dans les rayons de librairie, aux chaussures submersibles, aux chemises trop courtes.
Il me semble que ces circonstances fugitives n’ont eu aucune incidence sur mon bonheur central. Elles ne servaient qu’à m’en rendre conscient et à m’en faire mieux jouir.
J’aime le confort de l’inconfort.

 

©Luc DELLISSE #2019 pour le texte
©MUSIAL, « Un dessin une nuit » du 14 novembre #2014 pour la peinture

Luc DELLISSE / Inédit Premium / Éloge paradoxal des hôtels Ibis

J’ai été aussi nomade qu’on peut l’être, au gré de mes obligations. J’ai consacré une bonne partie de mes minces ressources à me loger ça et là, aux quatre coins de l’Europe. J’aimais ces haltes de la nuit, à l’étranger, en province, chez l’inconnu. J’essayais chaque fois de trouver le meilleur gîte possible. Je n’y arrivais pas souvent.

J’avais une lubie sans doute impossible à satisfaire : je désirais que l’hôtel de l’étape soit parfait. Qu’on y trouve le calme, le confort, le service, la propreté, éventuellement le repas et la discrétion, à hauteur du prix et du style de chaque établissement. Mais l’accueil rugueux, le lit défoncé, la douche crapoteuse, le vacarme des portes et des couloirs, la nonchalance hautaine des femmes de chambre, les croissants en plâtre, le café à l’éther, l’absence de tout refuge ou de tout lieu de réunion, la porte d’entrée fermée à dix heures du soir, la chambre disponible à quinze heures et qu’il faut rendre à onze le jour suivant, ont été l’alpha et l’oméga de l’expérience, la plupart du temps. Ce déficit aurait pu être racheté par un seul sourire, par une seule grâce dans la beauté de la chambre ou l’ampleur de la salle de bains, ou la douceur du papier toilettes, ou le faste du buffet. Mais non. Il fallait se consoler au souvenir des bivouacs de Jules César, et s’enrouler dans son manteau.

La fréquentation des hôtels Ibis, que de loin je dédaignais, et que j’ai découverts grâce aux salons du livre et aux éditeurs impécunieux, a renouvelé ma vision de l’hébergement hôtelier : qu’allais-je chercher dans des catégories intermédiaires, dans les lieux où il n’y a ni la montagne ni la mer pour racheter la déception pure ? Alors qu’il existait une chaîne d’établissements intelligemment conçus, où l’équation du plus petit prix rapporté au plus grand service possible, fonctionnait parfaitement. Pour un usager qui n’est pas en vacances, ni en bonne fortune, et qui ne fait que passer, c’est une solution sans égale.

Ce que je trouve à l’hôtel Ibis, d’abord, partout où j’y suis descendu, c’est la disponibilité du personnel, attentif, bien formé, généralement jeune et réactif : l’hôtellerie bien comprise n’est pas un métier de senior. En même temps, une parfaite indifférence polie à votre égard. Il faut les deux. Cet anonymat sans familiarité ne se trouve, hors les hôtels de première classe, que dans une chaîne comme celle-là.

Il importe bien sûr d’être autonome, et de ne pas avoir besoin de service particulier, car il n’y en a aucun, sauf l’entretien de la chambre. Cette précision faite, on trouve tout ce que peut espérer un voyageur qui souhaite l’efficacité et la paix :

–         Wifi instantané, sans démarche ni code

–         Porte de chambre épaisse, facile à déverrouiller et fermant bien

–         Système de conditionnement d’air pratique, qu’il est possible de régler ou de couper sans avoir besoin d’un diplôme d’ingénieur

–         Lit double, de bonne taille, oreillers en suffisance, couette de bon poids et de bonne dimension

–         Fenêtres faites pour s’ouvrir. Rideaux pour coulisser et pour occulter. Lampes de chevet pour éclairer le livre – une vraie originalité dans un hôtel.

–         Salle de bains autonome, avec vraie porte de séparation. On ne réveille pas l’autre qui dort à vos côtés en allant aux lavabos pendant la nuit, on ne déclenche pas non plus un turbo d’aération qui porte jusqu’aux chambres voisines.

–         Douche bien conçue, hygiénique, sans portière coulissante en plastique, sans rideau gluant. Pomme moderne, montée sur un flexible et non à jaillissement zénithal. Mitigeur logique. Mélange instantané du chaud et du froid. L’eau ne devient pas brûlante ou glaciale quand le voisin manipule ses robinets.

–         Buffet de petit-déjeuner correct. Aucun faste, mais un bon choix de produits de base. Café à volonté. Gobelets refermables si on veut en emporter dans sa chambre. Possibilité de se préparer un plateau qu’on emporte pour déjeuner sur son lit. On rompt ainsi la malédiction des petits hôtels, où il faut choisir entre se contenter d’un café et un croissant en privé, ou rester en salle pour profiter du buffet, comme c’est toujours le cas dans un hôtel moyen ou un hôtel de charme.

(Libéré de ce dilemme, je remonte chez moi avec 4 gobelets de café soigneusement clos, de la salade de fruit, des yaourts, du muesli, du fromage, du pain complet, et quelques autres délices, et ça ne me coûte que l’effort d’enfiler un pantalon et une chemise pour venir me servir. J’aime lire et écrire au lit, surtout le matin, mais sans pratiquer le jeûne pour autant).

–         Eau fraîche à disposition dans les salles communes. Journaux dans le hall. Accès à l’hôtel 24 heures sur 24, nul besoin de clés ou de digicartes.

–         Espaces de réunion, postes de travail, accessibles à tous, sans négociation préalable, selon les disponibilités.

–         Pour mémoire, sauna et salle de sports, indifférents dans mon cas, mais dont la présence correspond à un vrai service, d’une utilité évidente.

–         Tout l’hôtel est bien entretenu. Le chauffage, la cafetière, ne sont jamais en panne. Les prix peuvent se discuter à l’avance, et dans la pratique, même en saison, dépassent rarement cent euros pour la nuitée, petit déjeuner compris.

Longtemps, quand je voyageais sans répit, et même quand je voyageais seul, je m’arrangeais pour trouver de bons hôtels d’étape, de très bons hôtels si possible, voire, au hasard des promotions sur internet, des hôtels de luxe. J’ai renoncé à me compliquer la vie avec ces exigences, qui me prenaient du temps de recherche et coûtaient, promotion ou pas, plus d’argent qu’il n’était raisonnable. En définitive, la satisfaction que j’en tirais n’était pas au rendez-vous.

Du reste, les services propres aux grands hôtels : préparer le lit pour la nuit (inutile depuis qu’il s’agit d’une couette, et non d’un assemblage compliqué de couverture, de courtepointe et de draps), mettre un taxi instantané à votre disposition (avec une bonne application, vous l’avez en un coup de pouce), vous monter un club sandwich et un verre de bordeaux à une heure du matin (à cette heure-là, je dors après avoir digéré mon dîner) ne compensent pas toujours leur valeur d’investissement : ils tiennent plus de la cérémonie que d’un surcroît de plaisir réel.

Tout est une question de niveau. Un palace au bord de la plage, un balcon donnant sur la mer, un très beau lieu pour enchanter quelqu’un qui passe ses vacances avec vous, une suite pour un rendez-vous galant : rien de mieux. Mais si c’est pour vous seul, durant quelques heures, à quoi bon ? Il suffit que votre campement nocturne vous offre tout le nécessaire. Tout. C’est le cas des Ibis et curieusement, il faut le découvrir soi-même, car c’est un de ces secrets évidents et cachés que personne ne songe jamais à vous révéler.

© Luc Dellisse 2023. Tous droits réservés

IMAGE ©Droits réservés. Peter BLANK #2015

LUC DELLISSE récidive adroitement avec “CIEL OUVERT”, son dernier opus. Extraits.

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Zénith

 

C’était si bien le jardin aux yeux verts

Les portes ouvertes de la beauté

Le tremblement de la main de l’amour

Et l’espoir d’arriver à temps pour l’orage

 

C’était si bien le chemin dessiné

Avec le doigt sur la paume

Les lignes de vie, le signe du sourire

La profondeur de l’aiguille aimantée

 

C’était si bien dans le soleil un accident

D’oiseaux, le bruit aérien de la laine

Les tissus froissés, les ventres dénudés

Les plumes du génie de ta voix

 

C’était si bien la grandeur de la nuit

L’écriture rapide de nos spasmes

La prosodie du plaisir, fléchissant,

Remontant, le feu, le feu, le feu

 

C’était si bien nos enfants courant sur le lit

Le bruit de la clé dans la porte

Et le visage qui se relève et le choc

Sans fin du retour de l’éternité.

 

(30 août)

 

 

Contre-poison

 

Je suis avec toi dans le temps

Enroulés dans nos couvertures

Tu dors loin de moi et j’attends

 

Les longs doigts de la ville endormie

Redessinent tes yeux fermés

Je suis dans la cité du rêve

 

La montre bleue et l’écran noir

Le téléphone absent, le café dans la tasse

Les heures claires de la nuit

 

Plein de choses me manquent mais toi

Tu ne manques pas, tu me troues

Je sens le fruit de la douleur

S’ouvrir en deux entre tes paumes

Le suc délicieux et vivant

Coule sur ton poignet de velours

 

Petite vasque où je bois à genoux

Tu es glacée et ta lente salive

Pénètre les réseaux et les cordes

De mon corps nu, vibrant

 

Tous les bonheurs de la lumière sont venus

Par le philtre de ton regard

Ton rire vit en moi

Ta peau peinte avec le pinceau

Du matin – est ma lampe.

 

 

Faire-part

 

Ta main lisse posée sur le ventre

Ta douceur transformée en griffes

Tu montes en arrière dans la langue

Tu tournes la tête et tu chantes

Ta beauté de monstre savant éclate

Le feu crépite dans mes veines.

Je meurs

 

Je vois tes yeux de soufre et de salpêtre

Le jeu du tourbillon qui troue le plafond

Le ciel devient panique

L’été brûle les dernières fleurs

Je suis entré dans la douleur

 

J’attends la fin du jour, l’œil crevé

Le cyclope de la tempête

J’attends le vin et la froideur

L’amour a plus d’un tour

Pour nous briser le cœur

Je n’ai jamais été joueur

 

Je suis entré dans la douleur

Je dessine dans l’air ton visage

J’entends le chant de ta voix,

Le bonheur que tu m’as donné

Que tu m’as repris

Et qui reviendra un jour

Sans moi.

 

22 juillet

 

Tu es là

Tu es là, avec les yeux tournés vers la lumière

Je vois ta nuque, tes épaules rondes et nacrées

Et je vois le reflet de ton regard dans la trouée

Des nuages et dans le masque du soleil.

Je tire à moi l’espace en respirant entre mes poings

Je tourne dans un grand vent de papier qui se lève

Je gagne les régions mathématiques du rêve

Je dors debout en jouissant entre tes reins

Je parle dans la nuit sans prononcer un mot

Personne ne se doute des mots de mon silence

Je déconnecte tous les appareils de voyance

Je suis mort n’importe où et je vis dans tes bras

La signature de ton sang sur le bleu des draps

Où la main de l’artiste infléchit les jambages

Révèle la blancheur de la première page

Tu écris en saignant le roman de ta voix.

LUC DELLISSE 2011 ©

Luc Dellisse, écrivain et poète. Il enseigne à la Sorbonne et à l’Université de Bruxelles, a déjà publié aux Impressions nouvelles trois romans : Le Jugement dernier, Le Testament belge et Le Professeur de scénario,

 

La poésie est son cheval de Troie : grâce à elle, il pénètre sur des planètes inconnues. Mais c’est un rythme lent, souterrain. Les poèmes présentés ici sont issus de « Ciel ouvert«  son prochain recueil, à paraître en 2012, qui rassemble des créations depuis 2005.

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