Drieu La Rochelle / Adieux à Gonzague

Il y avait longtemps que je voulais écrire une excuse à Gonzague. Une excuse I Je savais bien que l’examen de conscience que j’avais fait sur nous à propos de toi dans La Valise Vide, était insuffisant. Terrible insuffisance de nos cœurs et de nos esprits devant le cri, la prière qu’était la tienne. Je te voyais jeté à la rue avec la valise vide et qu’est-ce que je t’offrais pour la remplir. Je te reprochais de ne rien trouver dans le monde si riche, si plein pour te faire un viatique. Mais je ne te donnai rien. Car enfin peut-être ceux qui ne trouvent rien et qui restent là, ne sachant quoi faire, il faut avouer qu’ils demandent, et il n’y a qu’une chose à faire c’est de leur donner.J’ai pleuré quand une femme au téléphone a dit : « Je vous téléphone pour vous dire que Gonzague est mort. » Hypo­crisie infecte de ces larmes. Toujours la lâcheté de l’aumône. On donne deux sous et on se sauve. Et demain matin avec quelle facilité je me lèverai à 5 heures pour aller à ton enterre­ment. Je suis toujours si gentil aux enterrements.

A travers une banlieue—les banlieues c’est la fin du monde — puis une campagne d’automne vert de légume cuit et or pâle de chambre à coucher, sous une pluie battante, avec un chauffeur qui me parlait de son moteur, je suis arrivé dans une de ces terribles pensions de famille où l’on voit que la mélan­colie et la folie peuvent faire bon ménage avec toute la médio­crité.
Elle était là, sous ton lit, la valise béante où tu ne pouvais finalement mettre qu’une chose, la plus précieuse qu’ait un homme : sa mort. Dieu merci : tu avais gardé le meilleur et tu n’en as pas été destitué. Sur ce point, tu as été vigilant et indéfectible : tu as gardé ta mort. Je suis bien heureux que tu te sois tué. Cela prouve que tu étais resté un homme et que tu savais bien que mourir c’est l’arme la plus forte qu’ait un homme.Tu es mort pour rien mais enfin ta mort prouve que les hommes ne peuvent rien faire au monde que mourir, que s’il y a quelque chose qui justifie leur orgueil, le sentiment qu’ils ont de leur dignité — comme tu l’avais ce sentiment-là toi qui as été sans cesse humilié, offensé — c’est qu’ils sont toujours prêts à jeter leur vie, à la jouer d’un coup sur une pensée, sur une émotion. Il n’y a qu’une chose dans la vie, c’est la passion et elle ne peut s’exprimer que par le meurtre des autres et de soi-même.

Tu avais tous les préjugés, tout ce tissu de la vie sociale des hommes qui est notre chair même, qui est une chair aussi adhérente que notre chair sexuelle et animale — et que nous ne pouvons que retourner sur nous-même dans un arrache­ment magnifique et absurde. Tu vivais — le temps que tu as vécu — avec toute la chair des préjugés retournée sur toi.

— Écorché!

Tu croyais à tout : à l’honneur, à la vérité, à la propriété…

Ta chambre était bien rangée comme tous les lieux où tu passais. Sur la table, ces papiers, ces petits outils, ces boîtes d’allumettes empilées, ces papiers. 0 littérature, rêve d’enfance qui te revenait toujours et qui était devenu un fruit sec et dérisoire que tu cachais dans un tiroir. Un joli revolver comme tous ces objets avec lesquels tu jouais. Tout était mortel dans tes mains : toutes ces brosses sur la toilette. Tu coiffais tes beaux cheveux vivants et tu sortais : dans les salons, les bars, un sentiment de l’amour impossible, néfaste crispait le cœur de quelques femmes.

Pas de toutes. Tu ne plaisais pas à toutes, ni à tous. Bien des gens t’ont méprisé et nié. Ils étaient plus propres que tes amis qui ne t’avouaient jamais, sans réserve. Pourquoi? C’était de ta faute aussi, tu n’avais pas de talent. Et tu avais eu le tort de parler de cela.
Il y a un beau croque-mort dans tout littérateur : ce n’est pas la première ni la dernière fois que je répands de l’encre sur la tombe d’un ami.Tu as aimé quelque chose dans Cocteau et quelque chose dans Aragon. Je ne puis pas me rappeler que tu aies jamais parlé de Rimbaud.

Je t’ai apporté des fleurs un soir tellement j’étais lâche. Je n’osais plus te parler, te crier ma foi. Ma foi dans tout ce que tu haïssais, tu vomissais, dans tout ce que tu as tué d’un coup de revolver.

Comme tu n’avais pas de passions, tu avais des vices. Comme tu étais un enfant, tes vices étaient gourmandise. Et tes gourmandises étaient d’enfant : tu étais avide de sommeil et de jeu, de jeu et de sommeil. Tu jouais avec tes bouts de dieu : photos cocasses, coupures de journaux, est-ce que je sais? et puis, bavardant, tu jouais encore avec des anecdotes… ramassées dans les almanachs, des traits de l’impuissance humaine comme nous en sommes criblés, chaque jour. Et puis le soir arrivait. Alors tu te droguais, tu te piquais, tu riais, riais, riais. Tu avais des dents pour un ricanement inoubliable : fortes et serrées et solides dans une forte mâchoire, dans une figure au cuir large. Tu riais, tu ricanais; et puis tu tombais mort. Mais tu renaissais, dans ce temps-là, chaque lendemain. Comme un feu follet ou un fardadet des marécages, tu renaissais d’une bulle d’air méphitique. Tu avais le corps d’un triton et l’âme d’un fardadet.

Je l’ai vu, roulé dans vos vomis d’ivrognes, hurler à la mort dans une cage d’escalier que descendait la lune, devant une porte où je n’avais pu entrer la clé.

Les païens et les chrétiens croient les uns au ciel, les autres à la terre : tous au monde. Moi je suis de ceux-là, je suis de ces millions-là. Pourquoi ne m’as-tu pas craché au visage? Tu ne croyais qu’aux bailleurs, aux gens du monde, aux succès de femmes. Tu étais vulgaire et incapable de ta vulga­rité. Car tu n’avais pas une démarche élégante, bien qu’elle m’émût aux larmes, il te restait quelque chose de bourgeois dans le derrière qui t’empêchait de voler dans les hautes sphères. Tu étais timide. Tu n’étais aimé que des femmes que tu n’aimais pas, ou de femmes perdues qui aimaient leur perte dans ta perte.
Tu aurais voulu écrire et tu étais aussi inepte devant le papier qu’un membre du Jockey. Par un point tu ressemblais à un membre du Jockey.Tu es mort, croyant que la terre est peuplée de gens du monde, de domestiques et d’artistes amis des uns et des autres. Tu avais peur des voleurs et des assassins, tu aimais mieux taper les gens du monde. Gela te faisait de la peine. Tu en es mort. Les gens ne savent pas donner. Mais saurions-nous recevoir, si soudain l’on savait donner?

Je me rappelle notre jeunesse, quand nous nous baignions à Biarritz. Tu étais amoureux, tu attendais des télégrammes de New York, jusqu’à ton dernier jour tu as attendu des télégrammes de New York, ils venaient en foule.

Les femmes que tu aimais t’ont aimé. Du moins elles le diront, mais elles ne t’ont pas plus aimé que nous, tes amis. Une fois de plus, nous sommes tous surpris par la mort.

Le goût des hommes? Si cela est vrai il semble que cela n’a été qu’une humiliation de plus. Tu étais chargé d’offenses : plein les poches de tes gilets. Des offenses-breloques.

Ma plus grande trahison, ç’a été de croire que tu ne te tuerais pas.

Tu n’avais rien d’un bandit, tu craignais l’argent des autres : tu étais un bourgeois visité par la grâce et rechignant, ce qui prouve que la grâce était authentique. Oui un chrétien, apparemment un chrétien, au fond pas du tout un chrétien. Car enfin quelle différence y a-t-il entre un païen et un chrétien. Guère. Une mince différence sur l’interprétation de la Nature. Le païen croit à la nature telle qu’elle se montre; le chrétien croit à la nature, mais selon l’envers qu’il lui suppose. Il croit que c’est un symbole, une étoffe tachée de symboles. Au jour de la vie éternelle il retourne l’étoffe et il a la réalité du monde : Dieu. Donc le païen et le chrétien ont l’ancienne croyance, croient à la réalité du monde. Tu ne croyais pas à la réalité du monde. Tu croyais à mille petites choses, mais pas au monde. Ces mille petites choses étaient les symptômes du grand rien. Tu étais superstitieux. Doux et cruel refuge des enfants révoltés et fidèles jusqu’à la mort à leur révolte : tu te prosternais devant un timbre-poste, un gant, un revolver. Un arbre ne te disait rien, mais une allu­mette était chargée de puissance.
Tu ne t’es pas occupé de trop près des fétiches nègres, parce que la beauté, tu l’étudiais bien sous toutes ses formes. Tu ne trichais pas comme la plupart de nos contemporains. Vrai­ment tu n’y comprenais rien. Je t’ai vu bayer devant un Manet comme devant ta mère. Mais tu as été un vrai fétichiste comme le sont les femmes et les sauvages. Dans ta cellule de suicide, quand j’y suis entré, ta table n’avait pas bougé. Elle était chargée d’amulettes et de dieux. Dieux de misère, comme en ont les tribus qui mangent mal, qui ont sommeil et qui ont peur.On ne peut écrire que sur la mort, sur le passé. Je ne puis te comprendre que le jour où tu es fini.

Tu n’as jamais pensé à Dieu.

Tu as ignoré l’État.

Aussi tu n’as pu sortir du cercle de ta famille et de tes tares. Tu étais sans défense contre les hérédités. Tu ne pouvais te détacher de ton père ni de ton arrière-grand-père. Je t’ai entendu, ivre, gémir comme un enfant : tu trébuchais dans ton cordon ombilical.

J’ai vécu de toi, je me suis repu de toi, je n’ai pas fini mon repas. Mes amis me nourriront jusqu’à la fin des siècles. Je suis hanté, habité par mes amis, ils ne me quittent pas un instant. C’est ce qu’ils voulaient dire avec leurs 1 et leur anges gardiens.

Je n’ai jamais vu un homme plus chrétien que toi, appa­remment. Tu jetais sur toutes choses le regard dépris du chrétien : le soleil ne brillait pas, la mer ne remuait pas, ce n’était pas une bonne saison pour les seins. Avec quel pâle sourire tu me disais : « C’est une belle femme » avec quel ricanement tu ajoutais : « Je la clouerais bien sur ma paillasse. » Je t’ai vu faire l’amour une fois; je crois que c’est la plus grande blessure que j’aie reçue de ma vie. Une érection toute facile, parfaitement impavide, et tu éjaculais le néant. La femme te regardait avec des yeux hébétés par une épouvante que ton regard courtois glaçait.

Oui apparemment rien de plus chrétien que toi. Ne t’étais-tu pas mis, sans le savoir, à l’école des dandys : un parfait gentleman chrétien. L’automate, formé d’une cravate impec­caable qui démontre l’existence de l’âme par son absence. Brummel buvait et baisait comme toi. Pour lui ressembler, il te manquait de l’autorité.Il y avait la bande de ceux qui voulaient mourir, mais pas une fois (comme lui) cent mille fois — qui voulaient vivre après s’être dépouillés de tout, de tout ce qui est la vie.

Tous te disaient qu’il ne fait pas bon vivre. Quel est l’homme qui l’a [?] un peu plus qu’il ne l’a dit — ou écrit — qu’il ne faisait pas bon vivre ?

Il y a des hommes qui se sont tués. Tu y avais pensé, tu n’y pensais plus, tu n’en parlais plus parce que leur mort était en toi.

Je suis une pleureuse, je prends le ton larmoyant des funérailles. Après tout, merde, il y a la contrepartie. Tu n’avais de goût pour rien, tu n’avais de talent pour rien. Je te l’ai dit, tout à l’heure. A quoi tient un pessimisme? Si tu avais un talent, tu serais encore avec nous. Ceux qui restent, ceux qui ne se tuent pas c’est eux qui ont du talent, qui croient à leur talent.

Le talent : il ne faut pas en dire du mal. Je ne veux qu’on dise du mal ni du talent des jardiniers ni du talent des jour­nalistes. Le talent, plaignez-vous-en à la Nature qui tous les jours montre son talent, son immense talent, et qui ne montre que cela.

Tu n’aimais pas ce qui est vivant. Je ne t’ai jamais vu aimer un arbre ou une femme. Ce dont tu rêvais chez les femmes, c’était de les empêcher de respirer.

L’amitié. Duperie qui à elle seule vaut toutes les autres. Tu n’as pas eu l’occasion de montrer toute l’amitié dont tu étais capable. C’est une occasion qu’on n’a jamais dans nos pays et dans nos temps. Mais si l’occasion s’était présentée? Allons mettons que tu serais mort pour quelqu’un ou pour quelque chose que tu méprisais, toi qui méprisais tout, qui n’as jamais voulu aider la vie.

Elle ne t’a pas aidé non plus.

Si l’on doit écrire, c’est quand on a quelque chose dans le coeur. Si je n’écrivais pas aujourd’hui, c’est alors qu’on pourrait me cracher au visage.

Tu ne m’as jamais craché au visage. C’est étonnant. Parce qu’enfin tout ce que j’aime, tu crachais dessus et tu avais
vécu avec des hommes qui ont craché sur ce que j’aime et sur moi. La dernière fois que tu m’as vu tu m’as dit que tu aimais celui qui m’a le mieux craché au visage.Qu’est-ce qu’on pouvait te dire? Rien. Mais pourtant une révolte ou une dérision — non plutôt une révolte me venait — quand je sentais ta déplaisance à la merci de la moindre conjoncture tout comme1

Il aurait fallu si peu de chose pour t’apprivoiser, pour te réenchanter. Il faut si peu de chose pour changer la philo­sophie, pour qu’elle monte la rue au lieu de la descendre.

Il faut si peu de chose? Mais ce ne sont que les plus grossiers appâts qui t’auraient rattaché à la vie, à nous. La vie ne pouvait remporter sur toi qu’une bien médiocre victoire.

L’argent, le succès. Tu n’avais à choisir qu’entre la boue et la mort.

Mourir, c’est ce que tu pouvais faire de plus beau, de plus fort, de plus.

 

 

 

Pierre Drieu la Rochelle, Adieu à Gonzague. Bibl. 21.

1. Mot manquant dans le manuscrit.

LE MONDE VA FINIR Baudelaire très amer, en écho au séisme absolu du Japon : J+3

Charles_Baudelaire2

Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.
Non ; car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre.
La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs.
Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres Etats communautaires dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs.
Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernements seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ! Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le siècle d’alors comme un suppôt de la superstition.
Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants, et qu’on appelle parfois des anges en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu — que dis-je — tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule.
La justice — si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice —fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô bourgeois ! Ta chaste moitié dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera dans son berceau qu’elle se vend un million. Et toi-même, ô bourgeois — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui — tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent, et, grâce un progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons !
Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin.
Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amerture, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur.
Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fumée de son cigare : Que m’importe où vont ces consciences ?
Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma tristesse.*

Baudelaire. Fusées

Je vous écris d’un pays lointain

Extraits. 5e lettre d’un ensemble épistolaire réunissant 12 textes sous le titre « Je vous écris d’un pays lointain » extrait du recueil « Lointain Intérieur ». Chaque lettre est envoyée par un personnage féminin, habitante de ce pays, à un destinataire inconnu. Elles proposent toutes une description de l’environnement, de la vie quotidienne sur ces terres étrangères qui semblent être exclusivement peuplées par des femmes.

Est-ce que l’eau coule aussi dans votre pays ? (je ne me souviens pas si vous me l’avez dit) et elle donne aussi des frissons, si c’est bien elle. Est-ce que je l’aime ? Je ne sais. On se sent si seule dedans quand elle est froide. C’est tout autre chose quand elle est chaude. Alors ? Comment juger ? Comment jugez-vous vous autres, dites-moi, quand vous parlez d’elle sans déguisement, à cœur ouvert ?

Je vous écris du bout du monde. Il faut que vous le sachiez. Souvent les arbres tremblent. On recueille les feuilles. Elles ont un nombre fou de nervures. Mais à quoi bon ? Plus rien entre elles et I’arbre, et nous nous dispersons gênées. Est-ce que la vie sur terre ne pourrait pas se poursuivre sans vent ? Ou faut-il que tout tremble, toujours, toujours ?
Il y a aussi des remuements souterrains, et dans la maison comme des colères qui viendraient au-devant de vous, comme des êtres sévères qui voudraient arracher des confessions. On ne voit rien, que ce qu’il importe si peu de voir. Rien, et cependant on tremble. Pourquoi ?

Je ne peux pas vous laisser sur un doute, continue-t-elle, sur un manque de confiance. Je voudrais vous reparler de la mer. Mais il reste l’embarras. Les ruisseaux avancent ; mais elle, non. Écoutez, ne vous fâchez pas, je vous le jure, je ne songe pas à vous tromper. Elle est comme ça. Pour fort qu’elle s’agite, elle s’arrête devant un peu de sable. C’est une grande embarrassée. Elle voudrait sûrement avancer, mais le fait est là. Plus tard peut-être, un jour elle avancera.

Henry Michaux ©

Psaume (trad. Martine Broda, 1979)

Personne ne nous repétrira de terre et de limon,
personne ne bénira notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
Pour l’amour de toi nous voulons
fleurir.
Contre
toi.

Un rien
nous étions, nous sommes, nous
resterons, en fleur :
la rose de rien, de
personne.

Avec
le style clair d’âme,
l’étamine désert-des-cieux,
la couronne rouge
du mot de pourpre que nous chantions
au dessus, au dessus de
l’épine.

Paul Celan

Gaston Miron, de la Révolte urgente et massive à l’Idéal

Vous pouvez me bâillonner, m’enfermer
je crache sur votre argent en chien de fusil
avec vos polices et vos lois, je vous réponds

NON

je vous réponds, je recommence
je vous garroche mes volées de copeaux de haine
de désirs homicides
je vous magane, je vous use, je vous rends fous
je vous fais honte
vous ne m’aurez pas vous devrez m’abattre
avec ma tête de tocson, de nœud de bois, de souche
ma tête de semailles nouvelles
j’ai endurance, j’ai couenne et peu de barbiche
mon grand sexe claque
je me désinvestis de vous, je vous échappe
les sommeils bougent, ma poitrine résonne

j’ai retrouvé l’avenir

GASTON MIRON ©

Poète majeur Québécois, disparu en 1996, ce texte est issu de l’édition originale Française de « L’homme rapaillé », parue en 1981 chez François Maspero ©, puis réédité depuis par Gallimard, avec courage, dans sa collection Poésie de poche.

Voici la Poésie (bien que non-récente) que mes nerfs – car c’est bien aux nerfs que Miron frappe- attendaient , une salve d’émotions formidable pour croire encore à l’amour la Poésie, à la Liberté, à l’Enfance, à la Rédemption, à tous les espoirs les espérances malgré malgré, l’asservissement, les brimades, les coups tordus, les caillassages de nuit, les injures, l’opprobre Miron, couleur de toutes les forces d’un langage qui me réveille, m’instruit par son lexique, me déstructure pour mieux me rebâtir en vivant sa langue de grand hâbleur qui porte en lui toutes révoltes !!! IMMENSE ARTISTE.

Ouverture des Possibles : extrait du « Livre de l’intranquillité » de Pessoa

Je m’apaise enfin. Tout ce qui était vestiges et déchets disparaît de mon âme, comme si cela n’avait jamais existé. Me voici seul et paisible. L’heure que je traverse est semblable à celle qui me verrait me convertir à une religion. Rien cependant ne m’attire vers le haut, même si rien ne m’attire plus vers le bas. Je me sens libre, comme si j’avais cessé d’exister et que j’en aie cependant conscience.
Je m’apaise, oui, je m’apaise. Un calme profond, aussi doux qu’une chose inutile, descend jusqu’au tréfonds de mon être. Les pages déjà lues, les obligations remplies, les faits et hasards de l’existence — tout cela s’est transformé en une vague pénombre, un halo à peine visible, entourant quelque chose de paisible dont je ne sais ce que c’est. Les efforts où j’ai placé, quelquefois, l’oubli de mon âme ; la pensée où j’ai placé, quelquefois, l’oubli de l’action — se transforment en une sorte de tendresse dépourvue d’émotion, une sorte de compassion fruste et vide. Cela ne vient pas du jour doux et lent, tendre et nuageux. Ni de cette brise à peine ébauchée presque rien, à peine plus que l’air qu’on sent déjà frémir. Ni de la teinte anonyme du ciel, tacheté de bleu ici ou là, faiblement.
Non. Non, parce que je ne sens pas. Je vois sans intention de voir, et je vois sans remède. J’assiste attentivement à un spectacle inexistant. Je n’éprouve pas de l’âme, mais de la tranquillité. Les choses extérieures, nettes et immobiles même si elles bougent, m’apparaissent tel que le monde a dû apparaître au Christ, lorsque, du haut de tout, Satan est venu le tenter. Les choses ne sont rien, et je comprends que le Christ ne se soit pas laissé tenter. Elles ne sont rien, et ce que je ne comprends pas, c’est que Satan, vieux de tant de science, ait pu croire tenter avec si peu de chose. Coule, légère, ô vie qu’on ne sent point, ruisseau au mouvant silence, glissant sous des arbres oublieux !
Coule, caressante, âme que nul ne connaît, murmure que nul ne peut voir derrière les longues branches inclinées ! Coule, inutile, coule sans raison, conscience qui ne l’est de rien, vague lueur brillant au loin, au creux des feuilles, conscience dont nul ne sait d’où elle vient ni où elle va ! Coule, et laisse-moi oublier !
Souffle incertain de ce qui n’a pas osé vivre, gorgée fruste de ce qui n’a pu sentir, inutile murmure de ce qui n’a pas voulu penser — passe lentement, passe faiblement, subis les tourbillons auxquels tu es contraint et la pente que l’on t’impose, va vers l’ombre ou la lumière, frère du monde, vers la gloire ou vers l’abîme, frère du Chaos et de la Nuit — mais souviens-toi encore, en quelque fond obscur de toi-même, que les Dieux sont venus après toi, et que les Dieux mêmes passent à leur tour.

Fernando Pessoa ©

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