À quoi bon des poètes en un temps de détresse ?, par Élisabeth Bart

«[…] Et que faire dans l’attente et que dire / Je ne sais; et à quoi bon des poètes en un temps de détresse ?»

Hölderlin, Pain et vin.


En ce temps de détresse, le mot «siècle» qui disait jadis durée et mondanité dont on pouvait se retirer – telle une duchesse de Langeais brisée par le délaissement amoureux défiant le Crucifié qui ouvre les bras –, semble avoir désormais perdu tout son éclat. Mot délavé, comme tant d’autres sécularisés, auquel on ne peut plus se fier, le siècle a disparu dans sa propre sécularisation. Le siècle n’existe plus, nous ne vivons plus dans le temps, personne n’est plus «de son temps» mais du flux des choses, des marchandises, des images de marchandises, des apparences chatoyantes télescopées interchangeables, des événements réduits au simulacre médiatique qui ne font plus «événement».Si le langage est corrompu depuis la faute originelle, comme l’écrit Juan Asensio (1), la détresse est immense quand la «fausse parole» dénoncée par Armand Robin est blanchie comme l’argent sale, délavée jusqu’à la transparence à nos yeux, plus crevés que ceux d’Œdipe, qui ne la voient plus.

La nature de cette «détresse de l’absence de détresse», pour reprendre la formule heideggerienne, Günther Anders en dessine les contours marécageux au mitan des Trente Glorieuses, dans une conférence prononcée à la comédie de Berlin, le 20 novembre 1960 (2) : détresse d’un monde trop plein qui gonfle, comme la grenouille de la fable, jusqu’à l’explosion dans le néant, le «nul», comme on dit aujourd’hui, trop plein de la production de masse qui englobe désormais ce qu’on ne nomme plus des «œuvres» littéraires ou artistiques mais des «produits», des «biens culturels», à l’époque où la musique, l’édition, le cinéma sont devenus des «industries». Dès lors, selon Günther Anders, «[…] ce qui est question ici n’est pas : comment pouvons-nous ou devons-nous produire un art qui influence les masses ?» mais au contraire […] comment produire de l’art sous l’influence du fait de «l’efficience de masse ?» (3). Analysant le processus selon lequel «notre produire est déterminé à son tour par ces produits de masse» (4), Günther Anders va au cœur de ce que Hölderlin nommait déjà «temps de détresse» : l’impuissance individuelle face au déferlement de la volonté de puissance manifestée dans la surpuissance de la «pensée» scientifique, de la progression technologique, du marché, à travers leurs conséquences, entre autres, la dévaluation, la falsification, la dilution, la raréfaction du langage.

Nommer «démocratie» le règne de la production de masse offre un bel exemple de falsification du langage dans le sillage de cette transmutation du «peuple» en «masse» que déplore Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune : «[…] notre vieux peuple, si fier, si sage, si sensible, devenait peu à peu cette masse anonyme qui s’appelle : un prolétariat» (5). En 1938, le don visionnaire de Bernanos ne va pas jusqu’à prédire le déplacement du prolétariat vers d’autres continents, mais voit fort bien l’avènement de la «classe moyenne» qui fait la masse aujourd’hui (6). En vertu du processus de reproduction analysé par Günther Anders, c’est bien cette classe qui contribue à produire la demande de masse, elle-même «produit de ses propres produits». Ainsi, les industries du spectacle, de l’édition, sont conduites à produire selon le goût indifférencié de cette classe, «moyenne», c’est-à-dire médiocre, des produits interchangeables, voués à l’obsolescence. Ce qu’on nomme fallacieusement «littérature» relève de cette production, ou plutôt, de cette «reproduction» : «le problème fondamental est donc la reproduction et non pas la masse» (7). On vous dira, anticipe Günther Anders, que tenir un tel discours est antidémocratique, on vous accusera d’aristocratisme, d’élitisme, au nom d’un prétendu «droit à la culture pour chacun» alors qu’il s’agit de vendre le même produit des milliers de fois pour satisfaire un goût «moyen», formaté, ce qui, en littérature, implique nécessairement une dévaluation, un affadissement, une raréfaction du langage, coupé du réel. Sous le fallacieux prétexte du pluralisme culturel, c’est le droit aux mêmes chances de vente qui est, de facto, défendu.

Alors que les acteurs du marché prétendent offrir «pour tous les goûts», un goût «commun», indifférencié, se généralise, au corps défendant des singularités, et au vu des best-sellers en littérature ou des grands succès cinématographiques, ce ne sont pas tant les ingrédients connus tels que le sexe, l’action, le nombrilisme qui les caractérisent, mais essentiellement la tonalité de la dérision. D’une certaine manière, la dérision généralisée a tué l’humour, celui du saltimbanque Raymond Devos qui jouait avec les mots comme un enfant joue avec des bulles de savon. «Humoriste» est devenu un métier : j’attends que l’un d’eux écrive un sketch qui tournerait en dérision l’humoriste de profession galérant pour trouver mots et gags comiques… Cette tonalité serait-elle l’héritage dévalué de l’ironie voltairienne, de ce siècle des Lumières qui n’a donné aucun grand poète, à part André Chénier qui finit sous la guillotine ? On est loin de Molière dont le rire marche comme un funambule sur un fil tendu entre comédie et tragédie, on est proche, probablement, de ce rire démoniaque, ce rire du néant qu’évoque Hermann Broch dans La Mort de Virgile, néant qui rit du sacré au lieu de faire rire le sacré. Dès lors, la voix du poète devient inaudible même si des poètes chantent encore et magnifiquement, leur voix déployée dans les grands romans autant que dans le déclinant genre poétique.

De même, la suprématie de l’image sur le langage induit l’effondrement du Verbe, autrement dit de la foi en une Vérité transcendante qui est et qui sera toujours inaccessible, qui l’était déjà et bien plus pour Virgile mort avant l’incarnation du Verbe dans le Christ, comme le disent les dernières lignes du roman de Broch (8), foi garante d’une quête perpétuelle de la Vérité dans l’humilité au lieu de l’arrogante volonté de puissance. Ainsi, nous sommes «idéologisés», le flot d’images nous sépare du réel, son trop plein nous rend impuissants à le comprendre, de sorte que, affirme Gunther Anders dans un suprême paradoxe, « L’ignorance actuelle est fabriquée à partir de l’apparente matière du savoir.» (9) Non seulement un goût commun se généralise, mais aussi, à notre insu, une idéologie, une bien pensance, une moraline, celle du Homais de Flaubert, personnage emblématique de la médiocrité (dont le Monsieur Ouine de Bernanos est peut-être le descendant, l’ultime avatar le plus corrompu), fervent fidèle de sa religion, la science, tout pétri de bonne conscience. A quoi bon les poètes pour les Homais ? Un Baudelaire, un Laforgue, albatros «ridicules et laids» aux yeux de leurs contemporains, ne se sont pas maudits eux-mêmes…

À quoi bon les poètes en un temps de détresse, comment les entendre, les reconnaître dans le flux de la production de masse qui nivelle tout, confond le bavardage creux et la parole authentique ? Le cerveau de la classe moyenne occidentale, ce troupeau d’oies gavées de tout, d’images, de spectacles, de musique transformée en un bruit de fond incessant, gavées du bavardage imposé même au voyageur rêveur dans un wagon de train, par le téléphone cellulaire, tend à devenir un seul cerveau, gras mais creux puisque cette graisse est liquide, qu’on ne cesse de «liquider», un produit après l’autre. Les oies pleurnichent facilement en ingurgitant la représentation spectaculaire d’une misère déréalisée (les «sans-abri, les palestiniens etc.) mais n’accordent aucun regard au mendiant du métro, ignorent le voisin dans la détresse – «cœur dur et tripes sensibles», dit Bernanos –, ignorantes, surtout, de leur propre détresse.

La parole poétique est solitaire, elle est cet éclat fugitif et fragile dégagé de la vase verbale en ce qu’elle dit le réel. Méditant sur la poésie de Hölderlin, Heidegger l’identifie comme « ce qui doit dire qui est l’être humain par opposition aux autres êtres de la Nature» (10). Elle est cette parole «essentielle» qui doit témoigner de l’être de l’homme, fonder l’être-là, le distinguer de l’étant. Elle procède de l’écoute de la Parole qui nous précède, celle des poètes, des prophètes, des mystiques, elle est dialogue avec cette Parole. En elle vibrent les voix des morts qui délivrent de la fausse parole. Elle n’est plus cloisonnée dans le genre poétique, avec ses règles, et si « les mètres sont le bétail des dieux» (11), selon la tradition védique rapportée par Roberto Calasso, ils sont parfois disséminés dans la prose romanesque, rythmée, scandée, par exemple dans La Route de Cormac McCarthy dont on peut apprendre certaines pages par cœur. Elle est cette parole vivante tendue vers le Verbe inaccessible, qu’elle soit ésotérique comme celle de Paul Celan, revenu des hautes usines de la mort et confronté à l’indicible, ou exotérique dans la simplicité limpide des stances anaphoriques de Charles Péguy.

En un temps de détresse, le poète est responsable du langage, répondant à l’Appel du plus Haut que lui. Il fonde «ce qui demeure contre le flux qui emporte» (12) écrit Heidegger, il joue l’éphémère contre l’obsolescent, éternise le fugitif. Il a la charge de libérer la parole des harnais sociaux ou bien pensants, ce que le Virgile de Broch comprend à la veille de sa mort. Malade, traversant les bas fonds de Brindisi sur une litière, Virgile est assailli par les quolibets des miséreux, puis témoin d’une rixe entre trois avinés qu’il perçoit comme un trio infernal. À travers cette expérience, il se découvre pareil à ces miséreux et prend conscience de l’insuffisance de son Énéide écrite à la gloire de César, donc au service de l’État et du mythe de la grandeur romaine qui ne sont rien parce que terrestres et périssables.

Entre les dieux enfuis et le dieu qui va revenir, Hölderlin se tient dans la ferveur de l’attente. Après Auschwitz, Paul Celan remonte le fleuve de la détresse, en quête de ce qui reste après la dévastation. Aujourd’hui, le poète doit s’arracher à la langue du simulacre en un élan qui semble impossible. Sa parole est tendue entre les deux pôles de la ferveur et du désespoir, tension qui est aussi étroite proximité. « Toute poésie vécue est une chute» (13).

Notes

* Sur l’illustration de cette note. Il s’agit du voile de Manoppello (Pescara), petite ville italienne dans le massif des Abbruzzes, dans la province de Chieti, à 23 kilomètres de Chieti et 190 de Rome. Cette image du visage du Christ est dite achiropoiète (c’est-à-dire peinte par une main non humaine). Sur un tissu très fin et brillant comme un bas de soie, de 17 x 24 centimètres, apparaît un visage d’homme dont on ne perçoit la beauté qu’après l’avoir observée avec patience. Sur cette toile semi-transpa­rente, l’image est imprimée comme sur une diapositive et, cas unique au monde, elle est parfaitement visible des deux côtés de la pièce de tissu. Les observations menées aux ultraviolets révèlent que sur la totalité du tissu aucun pigment naturel ou artificiel n’apparaît. On ne peut observer le visage que sous un angle particulier ou en plaçant un écran opaque derrière lui. À contre-jour, il est transparent; à l’ombre, il est de couleur ocre foncé. De par sa consistance immatérielle, on pense que la toile est constituée de byssos marin, un filament opalescent extraordinairement fin et qui ne peut être peint. Il est fabriqué par le Pinna Nobilis, un mollusque bivalve de la Méditerranée. Le mode de tis­sage de ce très précieux fil, utilisé dans l’Antiquité surtout par des rois et des prêtres pour la finesse et la splendeur de la trame, remonterait à la fille du roi Hérode. Ce visage a une coloration intense, il est contusionné, a le nez cassé, la barbe partiellement arrachée et une joue enflée. Les yeux regardent intensément de côté et vers le haut, laissant entrevoir le blanc sous l’iris. Sur le front, il a une mèche ébouriffée (NdJA).

(1) Juan Asensio, L’arche brisée de la parole in La Littérature à contre-nuit (Éditions Sulliver, 2007), p. 37 : «[…] dès le premier mot rempli d’une mauvaise sève, dès le première phrase insinuante et spécieuse, c’est le monde entier qui s’est trouvé corrompu ainsi que le cœur de l’homme.»

(2) Texte publié sous le titre L’obsolescence de la réalité dans la revue Conférence n°21 (automne 2005), pp. 343–357.

(3) Günther Anders, op. cit., p. 343.

(4) Ibid., p. 344 : «[…] notre produire est déterminé à son tour par ces produits de masse (qui, à leur tour, ont contribué à produire le caractère de masse de la masse), c’est-à-dire co-produit [mitproduziert]. Et comme, de plus, nous faisons partie de ceux qui, par leurs produits, ont contribué à produire la demande de masse réelle ou présumée, nous sommes aussi, en tant que producteurs, toujours les produits de nos propres produits».

(5) Georges Bernanos, Les grands cimetières sous la lune (Éditions Plon, collection Points, 1995), p. 53.

(6) «[…] les classes supérieures se sont peu à peu fondues en une seule à laquelle vous avez donné précisément ce nom de classe moyenne. Une classe dite moyenne n’est pas non plus une classe, encore moins une aristocratie. […] Rien n’est plus éloigné que son esprit de l’esprit aristocratique. On pourrait la définir ainsi : l’ensemble des citoyens convenablement instruits, aptes à toute besogne, interchangeables», Georges Bernanos, op. cit., p. 54.

(7) Günther Anders, op. cit., p. 344.

(8) «[…] car inconcevable et ineffable pour lui était le Verbe qui est au-delà de tout langage», Hermann Broch, La Mort de Virgile (Éditions Gallimard, collection L’Imaginaire, 2006), p. 439.

(9) Extrait de l’analyse de ce processus : «[…] le flot d’images particulières doit nous empêcher de constituer une image du monde tout court et nous empêcher de ressentir l’absence de l’image du monde tout court. La méthode actuelle, à l’aide de laquelle on empêche systématiquement la compréhension [Verstehen], ne consiste pas dans le fait de livrer trop peu, mais dans celui de livrer trop. L’offre d’images, en partie gratuite, en partie même inévitable (publicité), suffoque la possibilité de se faire une image [sich hein Bild machen] : on nous écrase par une abondance d’arbres afin de nous empêcher de voir la forêt», Gunther Anders, op. cit., p. 351.

(10) Martin Heidegger, Hölderlin et l’essence de la poésie, in Approche de Hölderlin (Éditions Gallimard, coll. Tel, 2008), p. 45.

(11) Roberto Calasso, La littérature et les dieux (Éditions Gallimard, 2002), pp. 131–133.

(12) «La poésie est fondation par la parole et dans la parole. Et qu’est-ce qui est fondé ? Ce qui demeure. Mais ce qui demeure peut-il être fondé ? N’est-ce pas ce qui est toujours déjà là subsistant ? Non ! Il faut précisément que ce qui demeure soit amené à persister contre le flux qui emporte; le simple doit être arraché à la complication, la mesure être préférée à l’immense. Il faut que vienne à découvert ce qui supporte et régit l’étant en son ensemble. Il faut que l’être soit mis à découvert, pour que l’étant apparaisse», in Martin Heidegger, op. cit., p. 52.

(13) Dominique de Roux, L’ouverture de la chasse (à propos de Michel Bernanos, éditions du Rocher, 2005), p. 141.

Ma double vie d’Arthur R.

 

Si une vie se compose de plusieurs vies juxtaposées ou parallèles, Arthur en aura fait la démonstration ultime. Du poète absolu au trafiquant d’armes, il y a une fracture, et c’est dans ce revirement si touchant qu’Arthur s’expose à nous, dans sa nudité la plus crue.

Arthur n’aura pas cherché la reconnaissance et la célébrité longtemps. Vite, il lui faudra acquérir de nouvelles sciences, de nouveaux langages. Parmi les hommes, il se sait mort d’avance, pour ne pas voir sous le soleil la finitude de ses congénères, il choisit le ciel du désert. Son horizon est névralgique, il a des pieds fantômes, des stigmates sur ses yeux brûlés. Il avance le corps calciné dans une étendue sans ombre, sans femmes. Il lui faudrait un alcool plus fort que son désespoir de ne trouver là que misère et astreinte.

Dans cette autre vie, la vie est décidemment absente. Elle ne l’attend pas au détour d’un oasis, où dans les yeux d’une négresse d’Abyssinie. Dans le fond de ses yeux, il y a pourtant un petit espoir de mariage bourgeois, vite dilapidé par son angoisse de bagnard. Il n’enfantera pas une indigène aux yeux sombres, il ne donnera pas à son fils la plus grande instruction qui soit.

Dans sa seconde vie, Arthur quitte le sang et la chair pour rejoindre l’émulsion argentique. Ce qu’il nous laisse, ce sont des instantanés. Arthur embrasse la découverte de la chambre noire et se plonge dans son propre tombeau, au milieu de nos livres et de ses images.

Il n’aura donc pas triché. Il est parti. Il a échoué. Sans doute mauvais négociant, A Harar son sort l’embarrasse et l’ennuie à mourir. A t’il espéré en finir également avec cette seconde vie ? Alité, à l’orée de la mort à Marseille, alors qu’on l’a amputé d’une jambe, il croit encore pouvoir changer la vie et l’exprime avec un paradoxe éloquent à son directeur  : « Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de bonne heure à bord. ».

Guillaume Hoogveld.

 

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Leonard Cohen Recitation with N.L

http://youtu.be/kCr8SSp50BU

Recitation with N.L. Lyrics – Leonard Cohen

lyrics (as sung live in London, 2009)

You came to me this morning and you handled me like meat. You’d have to be a man to know how good that feels, how sweet. My mirrored twin, my next of kin, I’d know you in my sleep and who but you would take me in,

a thousand kisses deep.

I loved you when you opened like a lily to the heat, you see I’m just another snowman standing in the rain and sleet, who loved you with his frozen love, his second hand physique, with all he is, and all he was,

A thousand kisses deep.

I know you had to lie to me, I know you had to cheat, to pose all hot and high behind the veils of shear deceit, our perfect porn aristocrat so elegant and cheap, I’m old but I’m still into that,

A thousand kisses deep.

I’m good at love, I’m good at hate, it’ s in between I freeze. Been working out, but its too late, it’s been to late for years. But you look good, you really do, they love you on the street. If you were here I’d kneel for you,

a thousand kisses deep.

The autumn moved across your skin, got something in my eye, a light that doesn’t need to live, and doesn’t need to die. A riddle in the book of love, obscure and obsolete, till witnessed here in time and blood,

A thousand kisses deep.

And I’m still working with the wine, still dancing cheek to cheek, the band is playing Auld Lang Syne, but the heart will not retreat. I ran with Diz and I sang with Ray, I never had their sweep, but once or twice they let me play

A thousand kisses deep.

I loved you when you opened like a lily to the heat, you see, I’m just another snowman standing in the rain and sleet, who loved you with his frozen love, his second hand physique, with all he is, and all he was,

A thousand kisses deep.

But you don’t need to hear me now, and every word I speak, it counts against me anyhow,

A thousand kisses deep.

 

Du fond de mille baisers
(A thousand kisses deep)

Tu vins et me pris ce matin
Comme une viande sous tes mains
Faut avoir vécu seul pour savoir
Comme c’est bon, comme c’est doux.
Dans mon sommeil, essouflé
Yeux bandés, je t’ai possédé
Puis tous deux enfin réveillés
Du fond de mille baisers.

J’aimais quand tu t’ouvrais
Comme un lis au soleil
Mais je n’suis qu’une momie
Dressée sous les flocons, la pluie
Qui t’aima d’un amour glacé
De son corps d’occasion
De son présent, de son passé
Et du fond de mille baisers.

Encore baigné de plaisir
Mais tout prêt d’aborder
Le flot s’est tari
Pour les prédateurs dont je suis.
Nous avons gagné le port
Prié qu’on ne s’évapore
Mais suis résigné à me noyer
Au fond de mille baisers

Tu pouvais me leurrer, c’est vrai
Tu le pouvais, pour tricher
Mais hors la loi tout moyen
N’assure ni la foi ni le bien.
Vérité foulée, beauté fanée
Ces façons surrannées
Quand l’Esprit Saint fut arrivé
Du fond de mille baisers.

(Et si je parlais de l’unique
Immense, intime Foyer?
Je me répands une autre nuit
Sur fond de mille baisers.)

Dans la Tour, je fais mes passes
J’en tire mes doses.
Si j’ai voulu décrocher
Restaient ma paresse, ma faiblesse.
Mais les nuits qui s’éternisent,
Nous, les doux, les pauvres
Unissons nos coeurs et plongeons
Au fond de mille baisers.

(Penser à toi laisse exhaler,
Notre défense est scellée-
Sans nos oublis,nos regrets
Qui montent de mille baisers.)

Poneys au galop, filles en fleur
Le sort en est jeté
Tu gagnes un peu et puis c’est l’heure
Ta baraka s’en va.
Contraint à pactiser
Avec ton inexpiable passé
Tu vis, Ta vie n’est plus un songe
Noyée dans mille baisers.

(Tout blotti sous Dante, Dizzie-
De souffle fus démuni-
Mais me laissèrent parfois jouer
« Au fond de mille baisers ».)

Je carbure toujours au vin rouge
J’ne fais toujours que les slows.
Quand sonne la « Chanson de l’au-revoir »
Mon coeur n’est pas à son dernier soir.
Et si j’ai tant de route à parcourir
Et de promesses à tenir
Tu as su toutes les gommer
Sur fond de mille baisers

Tour à tour tu es l’Ange de la Mort
Puis le Paraclét;
Enfin le Souffle du Sauveur
Puis de Belsen l’Horreur.
Pas d’acrobatie, pas de détour
Face à l’amour qui rôde
Que témoignent en temps et en sang
Ce fond de mille baisers.

Traduction française de Marc Gaffié.
Posté avec la permission de Leonard Cohen.
Tous droits réservés

André Gide – Nourritures terrestres

Nathanaël, à présent, jette mon livre. Émancipe-t’en. Quitte-moi ; maintenant tu m’importunes ; tu me retiens ; l’amour que je me suis surfait pour toi m’occupe trop. Je suis las de feindre d’éduquer quelqu’un. Quand ai-je dit que je te voulais pareil à moi ? C’est parce que tu diffères de moi que je t’aime ; je n’aime en toi que ce qui diffère de moi. Éduquer ! Qui donc éduquerais-je, que moi-même ? Nathanaël, te le dirai-je ? Je me suis interminablement éduqué. Je continue. Je ne m’estime jamais que dans ce que je pourrais faire.

Nathanaël, jette mon livre ; ne t’y satisfais point. Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre ; plus que de tout, aie honte de cela. Si je cherchais tes aliments, tu n’aurais pas de faim pour les manger ; si je te préparais ton lit, tu n’aurais pas sommeil pour y dormir.

Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possible en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres. « 

« Du jour où je parvins à me persuader que je n’avais pas besoin d’être heureux, commença d’habiter en moi le bonheur ; oui, du jour où je me persuadai que je n’avais besoin de rien pour être heureux. Il semblait, après avoir donné le coup de pioche à l’égoïsme, que j’avais fait jaillir aussitôt de mon coeur une telle abondance de joie que j’en pusse abreuver tous les autres. Je compris que le meilleur enseignement est d’exemple. J’assumai mon bonheur comme une vocation. »

« La peur de trébucher cramponne notre esprit à la rampe de la logique. Il y a la logique et il y a ce qui échappe à la logique. L’illogisme m’irrite, mais l’excès de logique m’exténue. Il y a ceux qui raisonnent et il y a ceux qui laissent les autres avoir raison. Mon coeur, si ma raison lui donne tort de battre, c’est à lui que je donne raison. Il y a ceux qui se passent de vivre et ceux qui se passent d’avoir raison. C’est au défaut de la logique que je prends conscience de moi. Ô ma plus chère et ma plus riante pensée ! Qu’ai-je affaire de chercher plus longtemps à légitimer ta naissance ? N’ai-je pas lu ce matin dans Plutarque, au seuil des Vies de Romulus et de Thésée, que ces deux grands fondateurs de cités, pour être nés « secrètement et d’une union clandestine » ont passé pour des fils de dieux ?… »

 » Il y a sur terre de telles immensités de misère, de détresse, de gêne et d’horreur, que l’homme heureux n’y peut songer sans prendre honte de son bonheur. Et pourtant ne peut rien pour le bonheur d’autrui celui qui ne sait être heureux lui-même. Je sens en moi l’impérieuse obligation d’être heureux. Mais tout bonheur me paraît haïssable qui ne s’obtient qu’aux dépens d’autrui… Je préfère le repas d’auberge à la table la mieux servie, le jardin public au plus beau parc enclos de murs, le livre que je ne crains pas d’emmener en promenade à l’édition la plus rare, et, si je devais être seul à pourvoir contempler une oeuvre d’art, plus elle serait belle et plus l’emporterait sur la joie ma tristesse. Mon bonheur est d’augmenter celui des autres. J’ai besoin du bonheur de tous pour être heureux. »

 

 

Le Capitalisme de la Séduction, Michel Clouscard, 1981.

 

 

 

 

Maintenant, l’intellectuel de gauche vient d’accéder à la consommation mondaine. Et il en est même le principal usager. Pire, encore, il est devenu le maître à penser du monde. Il propose les modèles culturels du mondain. Non seulement il a accédé à la consommation mondaine, mais il en est l’un des patrons. Il a la toute-puissance de prescrire. Et de codifier l’ordre du désir.

Aussi peut-on encore demander à ce nouveau privilégié de renoncer à ce qu’il vient à peine de cueillir ? Il est enfin invité au festin et nous le prions de cracher dans le caviar et de lâcher le morceau. Mais ce qui est le plus grave, le plus décourageant, le plus inquiétant, c’est que cet intellectuel de gauche présente ses nouveaux privilèges comme des conquêtes révolutionnaires. Et nous venons lui demander de reconnaître qu’il est pris la main dans le sac, alors qu’il prétend, de cette main, brandir le flambeau de la liberté.

Et voici ce clerc au pouvoir. Le mensonge du monde va devenir vérité politique, vertu civique. Ce phénomène est d’une portée incalculable. Ce qui était censé être l’opposition au pouvoir va devenir l’alibi même du pouvoir. C’est le principe du pourrissement de l’histoire. Et le triomphe de la « bête sauvage » : la société civile. Topaze est devenu le maître à penser du monde, avec les pleins pouvoir d’une mondanité social-démocrate triomphante.

LES GADGETS

Ces objets – du jeu capitaliste : flipper, juke-box, poster – ne sont pas des surplus utilitaires. Mais des gadgets. Ils ont une fonction économique très précise: ce sont des primes à l’achat. Ils ont été les surplus publicitaires du Plan Marshall, comme cadeaux, comme primes. Ce sont des enjoliveurs. […] Tous ces gestes ludiques seront comme des modes d’emploi pour le bon usage du Plan Marshall. Flipper, juke-box, poster initient à la civilisation américaine du geste facile, car usage de surplus. Geste ludique, de consommateur désinvolte qui utilise et qui jette: supplément d’âme de la pacotille qui se fait culturelle.

L’ARTISTE ET LA BANDE

De Don Quichotte au Neveu de Rameau, de Flaubert à Artaud, la folie de l’artiste n’est que l’histoire de l’atroce blessure narcissique de celui qui est de trop dans l’être de classe. Le laissé-pour-compte objectif, le déchet, la bouche – et l’esprit – inutile. Quand il n’y a plus de Croisade ou d’Empire colonial, l’idéalisme subjectif devient absolu. […] Que reste-t-il ? Saint-Germain-des-Prés. Des bandes d’artistes. Puis le campus. Des bandes d’étudiants. Et quelle concurrence alors. La névrose ne suffit plus pour faire une carrière d’artiste. Car elle est devenue objective, de consommation courante. Il faudra politiser, à outrance. Pour se différencier. Ce sera le gauchisme. Une autre carrière. La bande à Cohn-Bendit.

Tels sont les éléments constitutifs de la bande: l’intellectuel et l’artiste; le chic type et le dévoyé; le naïf et le malin; le bourgeois et le sous-prolétaire; le raté et l’arriviste. Autour d’eux gravitent ceux qui n’ont pas de rôle bien défini, mais qui en définitive proposeront la majorité sociologique, silencieuse. C’est un auditoire devant lequel se joue le drame de la bande. Trois rôles sociaux ordonneront le relationnel du groupe : le rôle du bouffon, de l’entremetteur, du truand. […] Le leader sera celui qui sait manipuler ces rôles et ces personnages. […] Apprentissage au métier d’animateur idéologique, fonction essentielle du néo-capitalisme.

La bande à Manson et la bande à Baader seront des garde-fous, les limites qu’il ne faut surtout pas franchir La subversion doit rester de bon goût: contestataire. Lorsque la bande échappe à la normalisation libérale, elle se tourne contre sa finalité qui est de promouvoir la social-démocratie libertaire. […] La libéralisation du néo-capitalisme deviendra la liberté.

CULTURE MUSICALE ?

L’implantation, en France, du capitalisme monopoliste d’État (et du modèle américain) va se mesurer d’après l’irrésistible progression de cette nouvelle culture bourgeoise, hybride, syncrétique, commerciale, qui, partie de rien – de la surboum – va monopoliser tout le champ culturel et laminer les traditions populaires: le jazz sera quasi anéanti, interdit et l’accordéon récupéré par la mode rétro. Cette culture musicale est un inépuisable filon commercial, idéologique, mondain. Implacable terrorisme culturel de l’inculture du libéralisme.

La culture jazz se révèle un barrage pour la nouvelle génération mondaine d’une radicale inculture musicale. Il aurait fallu apprendre. Écouter. Travailler. C’est-à-dire perdre les prestiges de l’émancipateur. Se soumettre à des précepteurs. Ainsi le leader va éloigner la bande de ces boîtes savantes. Mais tout en récupérant soigneusement les signes culturels du jazz, les usages mondains de la Boîte, les canevas musicaux. Il a récupéré, de même, « l’ambiance » de la Fête, son animation spontanée. […] Rejeté par deux cultures populaires, il les utilise pour les snober, en récupérant leurs signes pour trahir leur esprit.

Le jazz sera perverti en rock: La Fureur de vivre. La musique de la subversion et de la révolte. C’est à dire l’arrivisme mondain de la nouvelle génération blanche. […] L’acte subversif étymologique – la fauche – va devenir le gestuel même de l’incivisme. La Fureur de vivre sera le raccordement de deux dynamiques: celle du rythme – et non du swing -, celle de la contestation – et non de la révolution. Double prestige du leader, initiateur à la musique et au politique. Double suffisance, arrogance de la bande. De la surboum aux Rolling Stones.

Temps de la foule solitaire. Du psychédélique. Chacun enfermé en son rythme: chacun danse pour soi, corps machinal. […] Nouvelle sécurisation: l’Autre est aussi refus de l’Autre. De l’Échange. Il est emmuré, lui aussi, en sa solitude. Il ne tentera rien pour en sortir. […] Le rock est la musique de la majorité « bruyante » de la nouvelle petite bourgeoisie, du consentement au système (complément à la majorité « silencieuse » des « anciens » petits bourgeois). Surtout ne pas être dérangé de son conformisme. Que ça continue. Que ça se répète. À jamais.

LE CORPS MONDAIN

Ce qui se dit contestation n’est qu’initiation mondaine, niveau supérieur de l’intégration au système, à la société permissive. Tel est le mensonge du monde. Le grand combat contre l’institutionnel n’est que la substitution de l’institutionnel de demain à celui d’hier.[…] Ce corps mondain est le constant double jeu d’un faux jeton. L’économie du plaisir est celle de la mauvaise foi politique. Elle est le constant opportunisme d’une double vie. […] Il est cette hypocrisie, cette mauvaise foi, ce pouvoir de l’idéologie: être à la fois le sensualisme machinal et l’institutionnel de la nouvelle société, l’instinct pulsionnel et la gestion de l’économie, le naturel spontané et le modèle culturel, l’ordre et le désordre. Ce corps mondain est l’incarnation du nouveau pouvoir de classe.

LA DROGUE

Les rejetons de la bourgeoisie ont longtemps pu croire et surtout faire croire qu’ils étaient les maudits, les suicidaires, les héros des ténèbres. Puisque le hasch était la drogue. Et celle-ci la déchéance. Alors qu’ils n’étaient que les pères tranquilles de la consommation marginale. Voilà le modèle parfait de la malédiction-bidon.

Cette image, le type « qui-se-détruit-parce-que-le-système-le-dégoûte » est un remake de l’imagerie romantique. Mais quelle extraordinaire dégradation du contenu et du message. Le romantique n’éprouverait plus – avec la drogue – ce que les autres veulent obtenir – par la drogue. Le romantisme est une ascèse. Un acte, une volonté. L’extase de l’idéalisme subjectif est l’amère récompense d’avoir tenté de vivre.

Le drogué, au contraire, consomme. Et consommation idéologique du corps. Il cherche à obtenir ce à quoi le romantique et le mystique cherchent à s’arracher. Le drogué est l’essence même de la société de consommation. Alors que son image idéologique prétend le contraire. La drogue est le fétiche par excellence. […] L’acte d’achat est l’essence de la drogue. Un acte d’achat parfait: clandestin, subversif, sélectif. Une élite achète l’essence même de la valeur. L’extase ne peut que suivre.

Le hasch est bien un fléau social: la fétichisation d’une consommation initiatique à la vraie société de consommation. Il est intronisation au snobisme de masse, initiation mondaine à la civilisation capitaliste. Il est le plus pur symbole de cette civilisation de la consommation – transgressive. Osons le mot: le hasch est l’initiation au parasitisme social – de la nouvelle bourgeoisie.

Le bonheur est devenu le moyen d’avoir moins mal. De pouvoir encore tenir le coup. Le capitalisme se dénonce lui-même. […] La conquête du plaisir s’achève à l’infirmerie. […] On achète dans le même acte, la maladie et le remède. C’est le même produit. […] La drogue permet d’atteindre la perfection diabolique du dressage de corps: la meilleure soumission au système par la plus grande tromperie sur la marchandise vendue. Le capitalisme, marchand de rythme et de drogue, entremetteur de l’imaginaire.

LE FÉMINISME

Comment le nouveau phallocrate ne serait-il pas féministe, puisque le féminisme est le vieux projet phallocrate adapté au libéralisme avancé jusqu’à la sociale-démocratie libertaire ? De toute son hypocrisie sexiste, il a voulu que la femme « réussisse » son divorce comme elle a déjà « réussi » ses avortements. De même, en lançant la femme sur le marché du travail, il réussira à en faire une chômeuse.

Car là aussi les dés sont pipés: toujours deux destins de femme. Celles qui profitent du système. Celles qui en sont victimes. Les bourgeoises, nanties de diplômes et qui se sont casées avant la récession. Ou qui, maintenant, bénéficient d’une qualification professionnelle qui leur permet d’exercer un métier libéral, ou d’occuper les secteurs de pointe des public-relations, des mass-medias. Celles qui ont le pouvoir de choisir.

Et les femmes d’origine populaire. Sans diplôme. Sans qualification professionnelle. Même pas ouvrières. Même pas OS. […] L’immense armée des femmes à tout faire. Contraintes de prendre n’importe quel travail. […] Le féminisme est cette idéologie qui consacre une nouvelle ségrégation dans le sexe féminin. Ségrégation de classe qui organise deux destins de femme.

LUTTE DES CLASSES > LUTTE DES SEXES

Dans la classe dominante, la femme profite aussi de l’extorsion de la plus-value. […] Donc, comme exploitation de l’autre femme, de la classe dominée. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi, éventuellement, « exploitée » par l’homme de la classe dominante. […] Alors on peut proposer cette formule, objective: exploitation de la classe dominée > exploitation de la femme par l’homme dans la classe dominante.

L’antériorité logique, économique, politique – de la lutte des classes – fait de la lutte des sexes une conséquence, un effet. La chronologie historique est soumise à la causalité politique et économique. La lutte des classes réactive la lutte des sexes. Celle-ci n’était plus qu’une forme vide qui va véhiculer le nouveau contenu historique. La lutte des sexes n’a de sens que par la lutte des classes.

Cette logique se vérifie abondamment au niveau empirique. Quelques questions très « naïves » permettent de le constater. Quel était le pouvoir du charbonnier sur la châtelaine ? Quel est celui du travailleur étranger sur Delphine Seyrig ? Voit-on souvent les dames des classes dominantes être soumises à des hommes de telle manière qu’elles acceptent de vivre comme et avec les femmes des classes dominées ?

LE FÉMINISME II

Le combat révolutionnaire du féminisme est le combat contre l’homme en tant que sexe qui s’est identifié au processus de l’histoire. Alors ce n’est plus la guerre des sexes de l’origine. C’est une nouvelle guerre. D’ordre métaphysique. Celle de la substance contre l’histoire. Le combat féministe se révèle n’être que le combat de l’idéologie réactionnaire contre le sens de l’histoire. Et sous une forme moderniste. Le féminisme réactive un archaïsme, le dénature, le falsifie pour en faire une nouvelle idéologie de la substance: l’Être sans l’histoire (idéologie commune à tous les penseurs de la modernité bourgeoise, à partir de Heidegger).

Le nouveau statut conféré à la femme n’est autre, alors que son nouveau pouvoir mondain, une nouvelle stratégie du pouvoir de classe. Elle a fonction d’implanter la social-démocratie libertaire et ce qui est désolant, à partir d’un bon sentiment: la révolte légitime de la femme outragée. Femme doublement spoliée: par l’homme de la société victorienne et par l’homme de la société permissive.

Le féminisme sera cette contradiction radicale, ce paradoxe mis en place et promu par le pouvoir: l’égalité des sexes est revendiquée en même temps que le sexisme radical. […] Comme si l’égalité « naturelle » pouvait s’identifier à l’égalité politique et culturelle. […] La seule mesure de l’égalité politique entre l’homme et la femme, c’est l’égalité devant le travail. C’est l’égalité proposé par le socialisme (celui qui lutte contre la social-démocratie). C’est la seule manière d’en finir à la fois avec l’Eve maternelle et l’Homme éternel. Alors plus de phallocrates ni de féministes. Mais un rôle commun, dans le procès de production et de consommation.

LA CLASSE UNIQUE

Ce système de différences doit aboutir à la classe unique. C’est une stratégie. Le droit à la différence débouche sur la ressemblance de tous les différents. La classe unique sera la fédération de tous les corporatismes de consommateurs. Homogénéisation d’abord des couches moyennes. Puis de la société globale. Le procès de consommation imposerait ses valeurs au procès de production.

Cet égalitarisme de la différence autorise un autre système de hiérarchies. Alors qu’il prétend dépasser les hiérarchies de classes il les renforce par les hiérarchies mondaines. A chaque moment, un signe signifie barrière et niveau. Cascade des différences, cascade des mépris, cascade des snobismes. Et dans la hiérarchie « horizontale » du système mondain. Chacun snobe l’autre dans la mesure où l’autre peut le snober. Le pouvoir de snober est consenti à ceux qui consentent à se faire snober. Ainsi est-on différent.

C’est une guerre froide idéologique dans le contexte d’une coexistence pacifique. Chacun vit sa vie. C’est un snobisme de masse. Et avec quelle suffisance métaphysique ce conformisme sociologique sera revendiqué: l’individu contre le système. La libéralisation du libéralisme doit être vécu comme la conquête de la liberté. L’idéologie néo-capitaliste aura atteint son but. La révolution du libéralisme sera la Révolution. Celle qui a mis en place la social-démocratie libertaire.

LE CLUB

Pouvoir dans le pouvoir, quasi occulte. Ceux qui ont fait la bande, devenue boîte, devenue club. Trois moments de leur arrivisme, trois moments d’un terrible combat. Aussi sont-ils comme de vieux briscards, vieux complices qui en ont vu de vertes et de pas mûres, mais qui, maintenant, monopolisent le pouvoir mondain.

Quelle est la sous-boîte de l’autre ? Car là aussi, et surtout là, la « différence » est énorme. Castel snobe-t-il vraiment Régine ? De quel droit ? L’établir serait faire progresser la connaissance « des secrets du grand monde », ce caché révélateur des pouvoirs du prince de ce monde. […] Quatre élites – Jeunesse, Beauté, Vedette, Argent – se sont donnés rendez-vous pour refaire l’Olympe. Celui du capitalisme.

En ces lieux, en ces clubs, règne un pouvoir implacable. Ce pouvoir est même un terrorisme, celui de la désacralisation. Car ce sont les lieux mêmes combien méconnus de la fin des tabous. Tous les interdits mythiques ont été balayés. Là, on a osé. On a pu aller jusqu’au bout. C’est le temps et le lieu du pourrissement des valeurs occidentales. En ces lieux, le capitalisme atteint la perfection mondaine.

LE SAMEDI SOIR

Castel et Régine, c’est permanent. Ibiza ne dure qu’une saison. Un mois même. Après, « ce n’est plus ça ». « La fièvre du samedi soir » (ou du vendredi soir) ne durera que quelques heures. Aussi le bal organisé par une association sportive ou professionnelle, ou la boite qui draine la jeunesse plusieurs lieues à la ronde devront proposer, à l’usage du vulgaire, un condensé explosif… Il faut en prendre pour la semaine. Une bonne et grosse soupe pour les rustauds du mondain. Dressage sommaire: boum-boum et pam-pam. Le rythme et la « violence ». Et allez vous coucher.

LES ROBOTS

Le nouveau statut du corps est la mesure de cette première civilisation sensuelle de l’histoire. Le corps a été effectivement « libéré ». Il vient d’accéder à un statut politico-anthropologique d’une radicale originalité. Ce corps a aquis une autonomie quasi totale. (Nous disons bien le corps, et non l’homme, le citoyen, la personne) Il s’autogestionne. Il est devenu cet atome social qui fonctionne sans aucune transcendance. Sans aucune référence à la transcendance verticale (Dieu, les Dieux…) ou à la transcendance horizontale (le devoir, l’état, la société) Le corps est à lui-même ses propres fins et moyens.

Michel Clouscard in Le Capitalisme de la séduction©

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