ChaM / Opéra Tristesse

Au revoir tristesse

De ma jeunesse
Restent les larmes
Qui perlent
et nous condamnent
Aux violeurs de charme

Bonjour tristesse
De ma jeunesse
Restent les femmes
Les bonnes âmes
Celles qui entourent
Celles qui enveloppent
Mon corps inachevé
Au revoir jeunesse
Reste à ta place
Je te remplace
Sans difficulté
Je ne vieillis pas je muris

Rebonjour liesse
Lasse de pleurer
Dans ma jeunesse
Orpheline
J’ai choisi l’art

Pour conjurer
Spleen et larmes
dans une valse des instants volés
Au revoir tristesse
au placard
Avec les vieux livres
Je reste ivre
Sur le trottoir
Bien accompagnée
Pouvoir partager
Les restes
De mon corps abîmé
De mon âme enjouée

Bonheurs d’aimer
La vie à tout va
Le soir jeté sur le pavé
Du lundi au dimanche
De janvier à décembre
Rien ne presse cela sera simplement à nouveau la liesse.

Texte et illustration de ChaM©
Janvier 2025©

#ChaM
#PoetesAnonymesAssocies
#BillAshtray

 

Heptanes Fraxion / Grands cercles du ciel rouge


l’usine désaffectée a fait disparaître sa douleur
l’usine désaffectée

seul refuge possible après la visite de l’inquisitrice

ton père est un traitre
ta mère est une catin
joyeux anniversaire ma chérie
merci mamie
(putain de matriarcat)

il y a le lundi
le mardi
le mercredi
le jeudi
le vendredi
le samedi
le dimanche
et puis il y a surtout la direction du vent pour différencier les jours
et influencer les corps
(lenteur violente qui lui fait le plus grand bien)

elle qui est plutôt sauvage
elle qui est plutôt jolie
elle qui aime danser
elle qui aime se déshabiller
elle qui regarde dans les yeux juste pour voir

sa réputation est terrible
elle s’en fout comme de son premier tampon
elle s’amuse beaucoup
sûrement beaucoup trop
elle n’écoute pas les anciens
sûrement pas assez
elle ne fait pas de sport
elle ne va pas à l’église
elle se déplace uniquement en stop
elle ne prend pas assez soin d’elle
elle est mal
elle veut avoir mal
il lui est déjà arrivé de se réveiller en prison et elle ne parle pas forcément de cette planète

y a que les animaux qui lui redonnent son centre de gravité en fait
enfin pas tous
les animaux
les animaux qui nous nomment en secret
les animaux et non pas les gens qui se prennent pour des gens bien
anges sournois qui veulent contrôler l’incontrôlable
leur vie saine les rend insipides

travaille et rigole et tu gagneras toujours
contre la propagande que nous implante le gouvernement
lui dit le mec bourré au bar
le mec bourré qui ne veut pas se marier
le mec bourré qui aime les femmes mais qui préfère picoler avec ses potes
il porte un bouc
et des lunettes de soleil sur le crâne

(mais travaille et rigole c’est aussi de la propagande mec)

elle connait cette ville
les murs gagnent toujours
les zones grises maintiennent l’ordre en place grâce aux enfants de l’apathie que nous sommes
et c’est encore un hymne

elle est pauvre
elle en a marre qu’on lui mente
même si elle adore aller au cinéma
même si elle adore aller au stade
elle préfère plutôt nuire aux nantis
et faire saigner les spéculateurs
et c’est encore un hymne

grands cercles du ciel rouge au crépuscule

elle frime
elle tombe en silence
échardes en guise de cheveux
éclats de pierre en guise d’oreilles
les murs gagnent toujours
les murs gagnent toujours
les murs gagnent toujours
sauf ce soir


Heptanes Fraxion ©

Illustration Mark Rothko© par Florence Grès©

Christian Bobin / Artaud / L’homme du désastre

 

AA

Une pluie appliquée, enfantine. Milieu du temps. La mort comme un dépôt des lumières à l’angle de la fenêtre. Depuis l’éblouissement de votre naissance, votre corps perdait de sa chaleur, de son éclat. Un jour, il s’éteignait, et votre âme argentée filait dans l’air tendu de blanc, immortelle à vrai dire. Dans la chambre vide, elle fleurit à nouveau, fécondée par le noir tourne- sol des lectures. Vous n’êtes pas mort, puisque je vous écris. Vous n’êtes pas fou, puisque je vous entends. Lire, bien sûr, est vain, tout comme sont vains l’entretien silencieux avec l’enfant ou la candeur des lumières sous la roue des saisons. Et pourtant ces heures-là, de simple contemplation, d’extrême fatigue, sont les seules. Elles couronnent notre vie unique, notre vie absente, celle qui ne se tient ni dans nos mots, ni dans nos gestes, pas même dans nos pleurs. La vie qui manque à la vie. La visiteuse aux yeux d’étoiles. Elle hante vos livres. Le langage foulé par ses pieds nus en est rafraîchi, comme par la plus jeune pluie de printemps. Elle traverse vos phrases devenues folles, non parce que vous étiez fou, mais parce que plus rien dans la culture régnante n’était irrigué par ces mots : avec vous, était enfermé dans l’asile le savoir immémorial de l’amour accablant.

Christian Bobin, Fata morgana, in L’homme du désastre p13©

Julien Mérieau pour l’illustration©

Apollinaire / Poèmes à Lou

© droits réservés 2023


La fumée de la cantine est comme la nuit qui vient
Voix hautes ou graves le vin saigne partout
Je tire ma pipe libre et fier parmi mes camarades
Ils partirons avec moi pour les champs de bataille
Ils dormirons la nuit sous la pluie ou les étoiles
Ils galoperont avec moi portant en croupe des victoires
Ils obéiront avec moi aux mêmes commandements
Ils écouteront attentifs les sublimes fanfares
Ils mourront près de moi et moi peut-être près d’eux
Ils souffriront du froid et du soleil avec moi
Ils sont des hommes ceux-ci qui boivent avec moi
Ils obéissent avec moi aux lois de l’homme
Ils regardent sur les routes les femmes qui passent
Ils les désirent mais moi j’ai des plus hautes amours
Qui règnent sur mon cœur mes sens et mon cerveau
Et qui sont ma patrie ma famille et mon espérance
À moi soldat amoureux soldat de la douce France

Jacques Roubaud / Ponctualité

 

l’heure du réveil des habitants du passage de la reine de Hongrie l’heure de l’ouverture du café de la rue du moulin de la pointe l’heure du ramassage des poubelles de la rue du sommet des alpes l’heure de l’ouverture de la boulangerie de la rue du roi de sicile l’heure de l’extinction des réverbères de la rue du pot de fer l’heure de l’ouverture de la maternelle de la rue de la pointe d’ivry l’heure du nettoyage des caniveaux de la rue des nonnains d’hyères l’heure de l’ouverture du garage de la rue du val de grâce l’heure de la désinvolture des chats de la rue du père Teilhard de chardin l’heure de l’ouverture de l’auto-école du boulevard des filles du calvaire l’heure de l’ouverture de la bonneterie de la galerie des marchands de l’heure de l’ouverture de l’école de l’avenue de la porte de champerret oulainvill l’heure de l’ouverture des bibliothèques de la rue de l’école de médecine l’heure de l’ouverture du restaurant de l’avenue de la porte de Clichy l’heure de l’ouverture de l’imprimerie de la rue de la cour des noues

 

l’heure de l’ouverture de la boucherie de la rue du faubourg du temple l’heure du lever des enfants de la rue de la poterne des peupliers l’heure de l’ouverture de la charcuterie de la rue du moulin des prés

l’heure de la promenade des chiens de l’avenue de la porte de pantin

l’heure du roucoulement des tourterelles de la rue du moulin de la vierge

[la gare saint-lazare porte d’orléans l’heure de l’invasion des voitures de l’avenue de la

l’heure du ronflement des moteurs de l’avenue de la porte d’italie

l’heure de l’ouverture de l’opticien de la rue du pas de la mule l’heure de l’ouverture de la mission de la rue du pont de lodi

l’heure de l’ouverture de la librairie de la rue du champ de mars l’heure de l’ouverture de l’église de la place d’estienne d’orves

l’heure de l’ouverture de la brasserie de la rue du château d’eau

l’heure de l’ouverture de l’électricien de la rue patrice de la tour du pin l’heure de l’ouverture du salon de coiffure de la rue des colonnes du trône

 

Jacques Roubaud©
Peinture Nicolas de STAEL / Cliché de Florence GRES ©2024

 

 

René Crevel / Elle ne suffit pas l’éloquence

 

Elle ne suffit pas l’éloquence.

Mon cœur ce soir se balance

Et glisse au fil d’une paupière

Lampion de misère

Qui n’éclaire pas ma nuit.

Homme noir mais non d’onyx

Homme couleur de dépit

Titubant par le marais des petites haines

Tu voudrais

Comme une alouette son miroir

Un soleil où mourir avec ta peine.

Tu cherches mais trop inquiet

Pour trouver ton Reposoir,

Rien ne brille

Ni les yeux, ni le fer, ni l’aimant anonyme

Qui libèrent de mille clous

Tes douleurs

Où l’essaim des mouches au vol boiteux

Des mouches qui n’ont qu’une aile

Allument de piètres étoiles de sang.

Jongleur

Jongleur de paroles

Tes mots s’écrasent contre les murs,

Ton angoisse — encore un ruban frivole —

Couronne

Un cerveau qui trop longtemps a joué au « pigeon vole ».

Les lettres du désespoir

Ce soir

Sont égales aux lettres des bonheurs d’autrefois,

Que dirai-je alors !

Que te dirai-je à toi

Frère né de mes pieds,

Sur un sol où tu ne vis que pour m’épier,

Trottoir que j’ai suivi

Pour son mensonge de granit.

J’ai oublié que là-bas était la mer

Et j’ai fui l’eau miroir d’étoiles

Pour chanter une main

Dans une autre main.

Fleuve vert

Enfance douce

Pitié pour l’homme qui passe

L’homme qui mord sa lèvre

Dans ses lèvres

Car il a peur d’oublier le goût de bouche.

Timonier brun, sous la toile bleue

La peau couleur de cheveux

Holà ! beau voyageur

Tu allais vers la mer

Maintenant tu marches au ciel, un trou un hublot

Je suis le noyé des terres.

Dis qu’il n’est pas trop tard

Ô mon orgueil, pour jouer au phare.

Et sur le matelas des herbes tendres

Tombe en triangles de métal.

Mon cœur aura beau hurler son mal

Mon cœur j’en ferai des lanières

Des lanières que je saurai teindre

Ou tordre en chiffres

Plus définitifs

Que les œufs dans leurs coquilles

Et les momies dans leur robe d’or,

Et toi mon corps, maudis les sens comme un malade ses béquilles.

1924
©René Crevel

©Image en quête d’auteur issu du Fond Mérieau

 

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