Bobin / Souveraineté du vide

  

Vous seriez loin de votre vie. Comme toujours, n’est-ce pas un état ordinaire, banal. Le corps irait tout seul vers l’abime, avec l’élan acquis de l’âge. Et sous la fraîcheur du sang, une faiblesse, une cendre. Une nostalgie l’âme. Malade, oui.Sans doute : malade. Le vrai nom de la maladie, ce serait l’enfance. Comme telle, inguérissable. Elle aurait aussi un autre nom : la vie. Ce ne serait en rien une vie intérieure, une arrière-vie, une clairière momentanément hors d’atteinte et dans quoi, par un clair matin, l’on Pourrait Pénétrer. Ce serait une maladie, voilà tout, et la conscience que vous en auriez serait aussi bien la conscience de l’insuffisance profonde de tous remèdes. Un jour dans cette absence égale, chronique, vous recevriez ces lettres, trois lettres. L’apparence serait celle d’un livre. L’auteur, ce serait vous, c’est-à-dire un autre. Un Passant. Une ombre, lointaine. Personne.

©Christian Bobin, Fata Morgana, 1985
©Photographie de Guillaume Hoogveld #2022

 

 

Alain DUAULT / Où vont nos nuit perdues

 

J’aurais tant voulu partager son visage tant

Porter son regard et ses seins à ce sanglot

Tant m’y couler l’orage J’aurais comme

Un grand navire enfoui su lire ses hantises

Ses pentes ses massacres Vigie j’aurais vu

Ses yeux si navrés sa folie j’aurais  écrit su

Écrire le chant de cette veine bleue au verso

De la gorge j’aurais tout écouté tout lu et tu

Sais quoi j’aurais vous le savez tout cherché

Tout rayé arraché j’aurais jusqu’à tué tutoyé

Écoute

©GALLIMARD, 2002 pour le texte
©Julien Mérieau pour la composition photographique

Bukowski / Les requins

Les requins frappent à ma porte
entrent et demandent des services;
les voici qui soufflent dans mes fauteuils
en examinant la chambre dans ses moindres détails
et ils exigent des actes:
de la lumière, de l’air, de l’argent,tout ce qu’ils peuvent grappiller:
de la bière, des cigarettes, des demi-dollars, des dollars
des pièces de cinq et dix cents,
et tout ça comme si ma survie était assurée,
comme si mon temps n’était pas compté
et que leur présence avait de la valeur.

ouais, nous avons tous nos requins, j’en suis sûr,
et il n’y a qu’un moyen de s’en débarrasser avant qu’ils ne vous dévorent vivants: arrêtez de les nourrir ; ils trouveront un
autre appât; ça fait bien douze fois
que vous les engraissez
à présent balancez-les
à la mer.

 

©Édition du Rocher 2008 pour la traduction française
©Black Sparrow, 1969
©Charles Bukowski, 1969

©Photo, Droits réservés

Bukowski / Le miracle

 

Travailler une forme artistique
ne signifie pas
se tortiller comme un ver solitaire
rassasié,
ça ne justifie pas non plus les grands airs
ni la cupidité, ni en aucun cas
le sérieux, mais je crois deviner
que ça occupe les meilleurs moments
des meilleurs d’entre nous,
et lorsque ceux-là meurent
et que quelque chose d’autre ne meurt pas,
nous voyons le miracle de l’immortalité :
des hommes arrivés comme des hommes,
repartis comme des dieux –
des dieux dont nous savions qu’ils étaient ici,
des dieux qui nous laissent maintenant continuer
quand tout nous presse d’arrêter.

*

The miracle

To work with an art form
does not mean to
screw off like a tape-worm
with his belly full,
nor does it justify grandeur
or greed, nor at all times
seriousness, but I would guess
that it calls upon the best men
at their best times,
and when they die
and something else does not,
we have seen the miracle of immortality:
men arrived as men,
departed as gods –
gods we knew were here,
gods that now let us go on
when all else says stop.


©Charles Bukowski (1920-1994) – Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines – Editions du Rocher, 2008, Traduit de l’anglais (États-Unis) par Thierry Beauchamp – The Days Run Away Like Wild Horses Over The Hills (Black Sparrow Press, 1969)

Photographie ©Droits réservés

ARTAUD / Les recoins de la perte

Je mets le doigt sur le point précis de la faille, du glissement inavoué. Car l’esprit est plus reptilien que vous-même, Messieurs, il se dérobe comme les serpents, il se dérobe jusqu’à attenter à nos langues, je veux dire à les laisser en suspens.

Je suis celui qui a le mieux senti le désarroi stupéfiant de sa langue dans ses relations avec la pensée. Je suis celui qui a le mieux repéré la minute de ses plus intimes, de ses plus insoupçonnables glissements. Je me perds dans ma pensée en vérité comme on rêve, comme on rentre subitement dans sa pensée. Je suis celui qui connaît les recoins de la perte.

©Antonin Artaud, droits réservés.

« There Are Diseases » de Pessoa / le dernier trait avant la grande inspiratrice

 

There Are Diseases

There are diseases worse, yes. than diseases.

Aches that don’t ache even in one’s soul

And yet, that are more aching than the others. There are dreamed anguishes that are more real Than the ones life brings us, there are sensations

felt only by imagining

Which are more ours than our own life is.

There‘s so often a thing which, not existing, Does exist. exists lingeringly

And lingeringly is ours and us…

Above the cloudy green of the broad river
The white circumflexes of the gulls…

Above the soul the useless fluttering –

What never was, nor could be. and is everything.

Give me some more wine, because life is nothing

 

#FernandoPessoa, #1935, Image auto-portrait de #GuillaumeHoogveld, #2020

Traduction anonyme du portugais.

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