Ghérasim Luca / Héros-Limite

 

 » la métafemme torrentielle et assise sur la chaise
assise sur le vide de sa chaise
elle métaflotte perpétuellement dans le métavide absolu
de mes désirs absolument torrentiels
absolument météorique et substancielle
la métatête de la métafemme substantielle et météorique
surgit comme une flèche
entre la métacuisse de mes rêves et la métadent de mes désirs
flèche mordante et rapide
qui s’appuie légèrement penchée
au dossier de la métachaise de mes rêves et désirs
toujours assise toujours imprévisible et absolument fulgurante
la métafemme flotte et métaflotte toujours dans le vide
sa petite métaflamme visible par transparence
brûlant à l’intérieur torrentiel de sa tête
tandis que tout près de l’incandescence de sa tête
un peu au-dessus de sa grande chevelure météorique
passe comme un nuage
nuage provenu de l’évaporation instantanée de ses vastes torrents mentaux
la grande tortue métaphysique
la fameuse tortue de la métatorture éternelle menaçant de sa lourdeur grise tortionnaire et métamétaphysique
le beau physique charnel de la métafemme concrètement assise sur sa métachaise volante et assise à son tour
sur la chaise voluptueusement soutenue par les pieds de mes sens »

« la beauté de ton sourire ton sourire
en cristaux les cristaux de velours
le velours de ta voix ta voix et
ton silence ton silence absorbant
absorbant comme la neige la neige
chaude et lente lente est
ta démarche ta démarche diagonale
diagonale soif soir soie et flottante
flottante comme les plaintes les plantes »

« tu me fluide

tu m’étoile filante

tu me volcanique

nous nous pulvérisable

Nous nous scandaleusement
jour et nuit
nous nous aujourd’hui même
tu me tangente
je te concentrique

Tu me soluble
tu m’insoluble
tu m’asphyxiant
et me libératrice
tu me pulsatrice

Tu me vertige
tu m’extase
tu me passionnément
tu m’absolu
je t’absente
tu m’absurde  »

Ghérasim Luca, Héros-Limite

Paul Éluard / La vie immédiate

 

Nous avons refusé de laisser entrer les spectateurs, car il n’y a pas de spectacle. Souviens-toi, pour la solitude, la scène vide; sans décors, sans acteurs, sans musiciens. L’on diÒ: le théâtre du monde, la scène mondiale et nous deux, nous ne savons plus ce que c’est. Nous deux, j’insiste sur ces mots, car aux étapes de ces longs voyages que nous faisions séparément, je le sais maintenant, nous étions vraiment ensemble, nous étions vraiment, nous nous. Ni toi, ni moi ne savions ajouter le temps qui nous avait séparés à ce temps pendant lequel nous étions réunis, ni toi, ni moi ne savions l’en soustraire.

Une ombre chacun, mais dans l’ombre nous l’oublions.

 

©Paul ÉLUARD, La vie immédiate

©Photographie de Guillaume HOOGVELD, Cîteaux mars 2015

Bernanos

« J’ignore pour qui j’écris, mais je sais pourquoi j’écris. J’écris pour me justifier. – Aux yeux de qui ? – Je vous l’ai déjà dit, je brave le ridicule de vous le redire. Aux yeux de l’enfant que je fus. » (Les Enfants humiliés).

Arthur Cravan voulait être quelquepart.

« Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,
Prendre tous les trains et tous les navires,
Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.
Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre, acrobate, acteur ;
Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ; millionnaire, bourgeois, cactus, girafe ou corbeau ; Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan, chasseur, industriel,
Faune et flore : je suis toutes les choses, tous les hommes, et tous les animaux ! »

Arthur Cravan, 1913

Les Japonais émus par la plume anonyme d’un poète sans abri

L’auteur vit probablement dans le quartier de Kotobuki-cho, à Yokohama, l’un des bivouacs aux minables hôtels pour journaliers, l’une de ces trappes de la ville vers lesquelles refluent les sans-abri.

Par Philippe Pons
Publié le 12 mars 2009 à 15h08 – Mis à jour le 12 mars 2009 à 20h03

 

Ils sont de plus en plus visibles. Mais les passants les croisent sans apparemment les voir. Indifférents, gênés. Leurs ombres furtives, miséreuses, çà et là dans les gares ou les parcs, rappellent inopinément à beaucoup leurs propres difficultés. Leur souffrance semble désincarnée. Ils ne mendient pas et survivent des rebuts de la société de consommation. Cette société les ignore et, eux, les sans-abri des grandes villes japonaises, ils s’en sont détournés. Deux mondes se côtoient et font mine de ne pas se voir.

D’autant plus troublante, une voix s’élève de ce monde des « naufragés » de la prospérité. Depuis la fin de l’année 2008, le quotidien Asahi publie des courts poèmes d’un auteur sans abri resté anonyme. Et, sans doute pour la première fois, les lecteurs de ce journal découvrent à travers ses mots ce « peuple d’en bas » qui, la nuit, dort dans des cartons aux pieds de ceux qui se pressent pour ne pas rater le dernier métro.

Comme d’autres journaux, Asahi a une rubrique poétique dans laquelle sont publiés des poèmes du genre classique waka, courts et à la beauté austère et mélancolique, envoyés par des lecteurs qui ont été sélectionnés par un jury. Les concours de poèmes relèvent d’une tradition millénaire au Japon. Et les quotidiens l’ont poursuivie. Au nombre de lettres d’encouragement que reçoit l‘Asahi, les poèmes de cet homme déchu, à la rue, ont ému plus d’un lecteur.

LA CHANSON DE GRÉCO

« Habitué à vivre sans clés, je passe la nouvelle année. De quoi d’autres dois-je encore me dessaisir ? » « Cette rue s’appelle la rue des enfants infidèles. Moi je n’ai ni parents ni enfant. » « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais moi je passe ma journée avec le pain distribué… » A la belle étoile, cette chanson de Juliette Gréco dont les paroles sont de Jacques Prévert et la musique de Joseph Kosma, a bercé son sommeil : « M’endormant sous un ciel étoilé, j’ai entendu la chanson de Gréco. Ce n’était qu’une illusion… »

Le poète anonyme signe ses textes du pseudonyme de Koichi Koda, mais la rubrique « adresse » qui accompagne la publication du poème, normalement obligatoire, comporte la simple mention : « sans ». L’auteur vit probablement dans le quartier de Kotobuki-cho, à Yokohama, l’un des bivouacs aux minables hôtels pour journaliers, l’une de ces trappes de la ville vers lesquelles refluent les sans-abri.

L’écriture soignée et la référence à la chanson de Juliette Gréco (qui date des années 1950) donnent à penser que l’homme est cultivé et doit être âgé de plus de 70 ans. A la suite de la publication de ses poèmes par Asahi, l’anonyme poète en a envoyé un autre : « Lisant l’article à mon propos comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre, les larmes me sont montées aux yeux. »

Le quotidien l’a appelé à se faire connaître, ne serait-ce que pour lui remettre la petite rémunération qui accompagne la publication d’un poème. « Je suis touché par votre gentillesse, mais pour le moment je n’ai pas le courage d’entrer en contact avec vous », a-t-il répondu.

Philippe Pons

MICHEL HOUELLEBECQ in « Les Particules élémentaires », Paris, Flammarion, 1998

« Il est difficile d’imaginer plus con, plus agressif, plus insupportable et plus haineux qu’un pré-adolescent, spécialement lorsqu’il est réuni avec d’autres garçons de son âge. Le pré-adolescent est un monstre doublé d’un imbécile, son conformisme est presque incroyable ; le pré-adolescent semble la cristallisation subite, maléfique (et imprévisible si l’on considère l’enfant) de ce qu’il y a de pire en l’homme. Comment, dès lors, douter que la sexualité ne soit une force absolument mauvaise ? Et comment les gens supportent-ils de vivre sous le même toit qu’un pré-adolescent ? Ma thèse est qu’ils y parviennent uniquement parce que leur vie est absolument vide ; pourtant ma vie est vide aussi, et je n’y suis pas parvenu. De toute façon tout le monde ment, et tout le monde ment de manière grotesque. On est divorcés, niais on reste bons amis. On reçoit son fils un week-end sur deux ; c’est de la saloperie. C’est une entière et complète saloperie. En réalité jamais les hommes ne se sont intéressés à leurs enfants, jamais ils n’ont éprouvé d’amour pour eux, et plus généralement les hommes sont incapables d’éprouver de l’amour, c’est un sentiment qui leur est totalement étranger. Ce qu’ils connaissent c’est le désir, le désir sexuel à l’état brut et la compétition entre mâles ; et puis, beaucoup plus tard, dans le cadre du mariage, ils pouvaient autrefois en arriver à éprouver une certaine reconnaissance pour leur compagne – quand elle leur avait donné des enfants, qu’elle tenait bien leur ménage, qu’elle se montrait bonne cuisinière et bonne amante ; ils éprouvaient alors du plaisir à coucher dans le même lit. Ce n’était peut-être pas ce que les femmes désiraient, il y avait peut-être un malentendu, mais c’était un sentiment qui pouvait être très fort – et même s’ils éprouvaient une excitation d’ailleurs décroissante à se taper un petit cul de temps à autre ils ne pouvaient littéralement plus vivre sans leur femme, quand par malheur elle disparaissait ils se mettaient à boire et décédaient rapidement, en général en quelques mois. Les enfants, quant à eux, étaient la transmission d’un état, de règles et d’un patrimoine. C’était bien entendu le cas dans les couches féodales, mais aussi chez les commerçants, les paysans, les artisans, dans toutes les classes de la société en fait.

Aujourd’hui, tout cela n’existe plus : je suis salarié, je suis locataire, je n’ai rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard ; les règles que j’ai connues ne seront de toute façon plus valables pour lui, il vivra dans un autre univers. Accepter l’idéologie du changement continuel c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme. Le cas des femmes est différent, car elles continuent à éprouver le besoin d’avoir un être à aimer – ce qui n’est pas, ce qui n’a jamais été le cas des hommes. Il est faux de prétendre que les hommes ont eux aussi besoin de pouponner, de jouer avec leurs enfants, de leur faire des câlins. On a beau le répéter depuis des années, ça reste faux. Une fois qu’on a divorcé, que le cadre familial a été brisé, les relations avec ses enfants perdent tout sens. L’enfant c’est le piège qui s’est refermé, c’est l’ennemi qu’on va devoir continuer à entretenir, et qui va vous survivre. »

©MICHEL HOUELLEBECQ in « Les Particules élémentaires », Paris, Flammarion, 1998, P209

©Guillaume HOOGVELD ©2018 pour la photographie

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