
Mal Armé de Guillaume Hoogveld V6.1

Notre société est basée sur le secret

J’ai été personnellement conduit à réfléchir sur les limites du langage, par mes études sur le mysticisme néoplatonicien. On sait l’importance jouée dans ce mysticisme, par la théologie négative: Dieu est antérieur à tous les noms; pour l’atteindre, il faut renoncer au discours; on ne peut que le toucher obscurément au sein de l’expérience mystique. Le théoricien le plus radical de cette théologie négative, ce n’est pas Plotin – qui se permet bien des affirmations au sujet de l’ineffable – mais c’est Damascius. Pour Damascius, l’Un, auquel Plotin s’arrête, est encore quelque chose que nous pouvons saisir grâce à l’unité qui est en nous ! Mais au-delà de l’Un, il y a le principe absolument premier de l’Un et du Tout. Ce principe est absolument ineffable et inconcevable. Et Damascius voit très clairement toutes les conséquences de ces négations.
*Paru dans la Revue de Métaphysique et de Morale 63, 1959, p. 469-484. 1. Damascius, Dubit. et Solur., C.E. Ruelle (éd.), Paris, 1889, n°4,t. 1. p. 6, 17; trad. fr. A. Ed. Chaignet, Problèmes et Solutions touchant les premiers Principes, Paris, Leroux, 1898, p. 11.m

Elle ne suffit pas l’éloquence.
Mon cœur ce soir se balance
Et glisse au fil d’une paupière
Lampion de misère
Qui n’éclaire pas ma nuit.
Homme noir mais non d’onyx
Homme couleur de dépit
Titubant par le marais des petites haines
Tu voudrais
Comme une alouette son miroir
Un soleil où mourir avec ta peine.
Tu cherches mais trop inquiet
Pour trouver ton Reposoir,
Rien ne brille
Ni les yeux, ni le fer, ni l’aimant anonyme
Qui libèrent de mille clous
Tes douleurs
Où l’essaim des mouches au vol boiteux
Des mouches qui n’ont qu’une aile
Allument de piètres étoiles de sang.
Jongleur
Jongleur de paroles
Tes mots s’écrasent contre les murs,
Ton angoisse — encore un ruban frivole —
Couronne
Un cerveau qui trop longtemps a joué au « pigeon vole ».
Les lettres du désespoir
Ce soir
Sont égales aux lettres des bonheurs d’autrefois,
Que dirai-je alors !
Que te dirai-je à toi
Frère né de mes pieds,
Sur un sol où tu ne vis que pour m’épier,
Trottoir que j’ai suivi
Pour son mensonge de granit.
J’ai oublié que là-bas était la mer
Et j’ai fui l’eau miroir d’étoiles
Pour chanter une main
Dans une autre main.
Fleuve vert
Enfance douce
Pitié pour l’homme qui passe
L’homme qui mord sa lèvre
Dans ses lèvres
Car il a peur d’oublier le goût de bouche.
Timonier brun, sous la toile bleue
La peau couleur de cheveux
Holà ! beau voyageur
Tu allais vers la mer
Maintenant tu marches au ciel, un trou un hublot
Je suis le noyé des terres.
Dis qu’il n’est pas trop tard
Ô mon orgueil, pour jouer au phare.
Et sur le matelas des herbes tendres
Tombe en triangles de métal.
Mon cœur aura beau hurler son mal
Mon cœur j’en ferai des lanières
Des lanières que je saurai teindre
Ou tordre en chiffres
Plus définitifs
Que les œufs dans leurs coquilles
Et les momies dans leur robe d’or,
Et toi mon corps, maudis les sens comme un malade ses béquilles.
1924
©René Crevel
©Image en quête d’auteur issu du Fond Mérieau
Vous seriez loin de votre vie. Comme toujours, n’est-ce pas un état ordinaire, banal. Le corps irait tout seul vers l’abime, avec l’élan acquis de l’âge. Et sous la fraîcheur du sang, une faiblesse, une cendre. Une nostalgie l’âme. Malade, oui.Sans doute : malade. Le vrai nom de la maladie, ce serait l’enfance. Comme telle, inguérissable. Elle aurait aussi un autre nom : la vie. Ce ne serait en rien une vie intérieure, une arrière-vie, une clairière momentanément hors d’atteinte et dans quoi, par un clair matin, l’on Pourrait Pénétrer. Ce serait une maladie, voilà tout, et la conscience que vous en auriez serait aussi bien la conscience de l’insuffisance profonde de tous remèdes. Un jour dans cette absence égale, chronique, vous recevriez ces lettres, trois lettres. L’apparence serait celle d’un livre. L’auteur, ce serait vous, c’est-à-dire un autre. Un Passant. Une ombre, lointaine. Personne.
©Christian Bobin, Fata Morgana, 1985
©Photographie de Guillaume Hoogveld #2022

J’aurais tant voulu partager son visage tant
Porter son regard et ses seins à ce sanglot
Tant m’y couler l’orage J’aurais comme
Un grand navire enfoui su lire ses hantises
Ses pentes ses massacres Vigie j’aurais vu
Ses yeux si navrés sa folie j’aurais écrit su
Écrire le chant de cette veine bleue au verso
De la gorge j’aurais tout écouté tout lu et tu
Sais quoi j’aurais vous le savez tout cherché
Tout rayé arraché j’aurais jusqu’à tué tutoyé
Écoute
©GALLIMARD, 2002 pour le texte
©Julien Mérieau pour la composition photographique

Les requins frappent à ma porte
entrent et demandent des services;
les voici qui soufflent dans mes fauteuils
en examinant la chambre dans ses moindres détails
et ils exigent des actes:
de la lumière, de l’air, de l’argent,tout ce qu’ils peuvent grappiller:
de la bière, des cigarettes, des demi-dollars, des dollars
des pièces de cinq et dix cents,
et tout ça comme si ma survie était assurée,
comme si mon temps n’était pas compté
et que leur présence avait de la valeur.
ouais, nous avons tous nos requins, j’en suis sûr,
et il n’y a qu’un moyen de s’en débarrasser avant qu’ils ne vous dévorent vivants: arrêtez de les nourrir ; ils trouveront un
autre appât; ça fait bien douze fois
que vous les engraissez
à présent balancez-les
à la mer.
©Édition du Rocher 2008 pour la traduction française
©Black Sparrow, 1969
©Charles Bukowski, 1969
©Photo, Droits réservés
portail de poètes anonymes associés | webmaster BILL ASHTRAY 2026 ©.