RÉFLEXIONS SUR LES LIMITES DU LANGAGE À PROPOS DU << TRACTATUS LOGICO-PHILOSOPHICUS >> DE WITTGENSTEIN

Bill AShtray Identity report 2021


J’ai été personnellement conduit à réfléchir sur les limites du langage, par mes études sur le mysticisme néoplatonicien. On sait l’importance jouée dans ce mysticisme, par la théologie négative: Dieu est antérieur à tous les noms; pour l’atteindre, il faut renoncer au discours; on ne peut que le toucher obscurément au sein de l’expérience mystique. Le théoricien le plus radical de cette théologie négative, ce n’est pas Plotin – qui se permet bien des affirmations au sujet de l’ineffable – mais c’est Damascius. Pour Damascius, l’Un, auquel Plotin s’arrête, est encore quelque chose que nous pouvons saisir grâce à l’unité qui est en nous ! Mais au-delà de l’Un, il y a le principe absolument premier de l’Un et du Tout. Ce principe est absolument ineffable et inconcevable. Et Damascius voit très clairement toutes les conséquences de ces négations.

 

*Paru dans la Revue de Métaphysique et de Morale 63, 1959, p. 469-484. 1. Damascius, Dubit. et Solur., C.E. Ruelle (éd.), Paris, 1889, n°4,t. 1. p. 6, 17; trad. fr. A. Ed. Chaignet, Problèmes et Solutions touchant les premiers Principes, Paris, Leroux, 1898, p. 11.m

René Crevel / Elle ne suffit pas l’éloquence

 

Elle ne suffit pas l’éloquence.

Mon cœur ce soir se balance

Et glisse au fil d’une paupière

Lampion de misère

Qui n’éclaire pas ma nuit.

Homme noir mais non d’onyx

Homme couleur de dépit

Titubant par le marais des petites haines

Tu voudrais

Comme une alouette son miroir

Un soleil où mourir avec ta peine.

Tu cherches mais trop inquiet

Pour trouver ton Reposoir,

Rien ne brille

Ni les yeux, ni le fer, ni l’aimant anonyme

Qui libèrent de mille clous

Tes douleurs

Où l’essaim des mouches au vol boiteux

Des mouches qui n’ont qu’une aile

Allument de piètres étoiles de sang.

Jongleur

Jongleur de paroles

Tes mots s’écrasent contre les murs,

Ton angoisse — encore un ruban frivole —

Couronne

Un cerveau qui trop longtemps a joué au « pigeon vole ».

Les lettres du désespoir

Ce soir

Sont égales aux lettres des bonheurs d’autrefois,

Que dirai-je alors !

Que te dirai-je à toi

Frère né de mes pieds,

Sur un sol où tu ne vis que pour m’épier,

Trottoir que j’ai suivi

Pour son mensonge de granit.

J’ai oublié que là-bas était la mer

Et j’ai fui l’eau miroir d’étoiles

Pour chanter une main

Dans une autre main.

Fleuve vert

Enfance douce

Pitié pour l’homme qui passe

L’homme qui mord sa lèvre

Dans ses lèvres

Car il a peur d’oublier le goût de bouche.

Timonier brun, sous la toile bleue

La peau couleur de cheveux

Holà ! beau voyageur

Tu allais vers la mer

Maintenant tu marches au ciel, un trou un hublot

Je suis le noyé des terres.

Dis qu’il n’est pas trop tard

Ô mon orgueil, pour jouer au phare.

Et sur le matelas des herbes tendres

Tombe en triangles de métal.

Mon cœur aura beau hurler son mal

Mon cœur j’en ferai des lanières

Des lanières que je saurai teindre

Ou tordre en chiffres

Plus définitifs

Que les œufs dans leurs coquilles

Et les momies dans leur robe d’or,

Et toi mon corps, maudis les sens comme un malade ses béquilles.

1924
©René Crevel

©Image en quête d’auteur issu du Fond Mérieau

 

Bobin / Souveraineté du vide

  

Vous seriez loin de votre vie. Comme toujours, n’est-ce pas un état ordinaire, banal. Le corps irait tout seul vers l’abime, avec l’élan acquis de l’âge. Et sous la fraîcheur du sang, une faiblesse, une cendre. Une nostalgie l’âme. Malade, oui.Sans doute : malade. Le vrai nom de la maladie, ce serait l’enfance. Comme telle, inguérissable. Elle aurait aussi un autre nom : la vie. Ce ne serait en rien une vie intérieure, une arrière-vie, une clairière momentanément hors d’atteinte et dans quoi, par un clair matin, l’on Pourrait Pénétrer. Ce serait une maladie, voilà tout, et la conscience que vous en auriez serait aussi bien la conscience de l’insuffisance profonde de tous remèdes. Un jour dans cette absence égale, chronique, vous recevriez ces lettres, trois lettres. L’apparence serait celle d’un livre. L’auteur, ce serait vous, c’est-à-dire un autre. Un Passant. Une ombre, lointaine. Personne.

©Christian Bobin, Fata Morgana, 1985
©Photographie de Guillaume Hoogveld #2022

 

 

Alain DUAULT / Où vont nos nuit perdues

 

J’aurais tant voulu partager son visage tant

Porter son regard et ses seins à ce sanglot

Tant m’y couler l’orage J’aurais comme

Un grand navire enfoui su lire ses hantises

Ses pentes ses massacres Vigie j’aurais vu

Ses yeux si navrés sa folie j’aurais  écrit su

Écrire le chant de cette veine bleue au verso

De la gorge j’aurais tout écouté tout lu et tu

Sais quoi j’aurais vous le savez tout cherché

Tout rayé arraché j’aurais jusqu’à tué tutoyé

Écoute

©GALLIMARD, 2002 pour le texte
©Julien Mérieau pour la composition photographique

Bukowski / Les requins

Les requins frappent à ma porte
entrent et demandent des services;
les voici qui soufflent dans mes fauteuils
en examinant la chambre dans ses moindres détails
et ils exigent des actes:
de la lumière, de l’air, de l’argent,tout ce qu’ils peuvent grappiller:
de la bière, des cigarettes, des demi-dollars, des dollars
des pièces de cinq et dix cents,
et tout ça comme si ma survie était assurée,
comme si mon temps n’était pas compté
et que leur présence avait de la valeur.

ouais, nous avons tous nos requins, j’en suis sûr,
et il n’y a qu’un moyen de s’en débarrasser avant qu’ils ne vous dévorent vivants: arrêtez de les nourrir ; ils trouveront un
autre appât; ça fait bien douze fois
que vous les engraissez
à présent balancez-les
à la mer.

 

©Édition du Rocher 2008 pour la traduction française
©Black Sparrow, 1969
©Charles Bukowski, 1969

©Photo, Droits réservés

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