Luc DELLISSE / Inédits / La jeune peintre

La jeune peintre

Les Romains de l’Antiquité étaient souvent cruels mais ils savaient distinguer la vertu. Ils la reconnaissaient dans la fidélité aux principes, dans le culte de la nudité et de la pudeur, dans l’amour des grands personnages, dans le courage au combat et dans la capacité à se tuer sans faire d’histoires quand les choses tournent mal. Ils ne la pratiquaient pas toujours à titre personnel mais ils l’admiraient et ne doutaient pas que c’était le fondement de leur civilisation.

De ce point de vue, Pétrone qui s’ouvrit les veines sans attendre que Néron décide de son sort, et qui au jour fixé par lui discutait avec ses amis de l’immortalité de l’âme, dans une ambiance voluptueuse, tandis que son sang s’écoulait, s’est montré aussi digne de la vertu que Socrate, et plus stoïcien que Néron quand son tour fut venu.

Moi aussi, sans la pratiquer, je reconnais chez autrui la vertu, quand par hasard je la rencontre. Il est vrai qu’elle est si rare qu’elle saute aux yeux.  Elle n’est pas éclatante, mais modeste et obstinée comme un chien d’aveugle.  La naïveté et l’intransigeance s’y mêlent obscurément.

J’ai courtisé durant six mois, par intermittence, une femme que je trouvais extraordinaire par sa rigueur et son dénuement, malgré la banalité de la plupart de ses faits et gestes. Un seul acte chez elle sortait de l’ordinaire ; elle rapportait tous les instants de sa vie à une seule passion.

Elle peignait sans répit, des œuvres qu’elle ne montrait à personne. Elle avait un atelier dans les combles de sa maison : on n’était pas invité à y monter. En même temps elle ne faisait pas un mystère de sa peinture. Elle portait parfois pour me recevoir une longue blouse de pharmacien couverte de taches d’arc-en-ciel. Elle m’a aussi dit que le rouge est une couleur impossible.

Tous les jours elle se levait à sept heures. Elle montait aussitôt dans son grenier.  Elle n’en redescendait que douze ou quatorze heures plus tard. Si je lui rendais visite durant la journée, je pouvais entrer mais je ne la voyais pas. Je l’entendais parfois marcher au-dessus de ma tête, ou faire claquer ses doigts quand la peinture lui résistait.

Je m’installais à sa table de cuisine pour lire et pour écrire. Parfois je me faisais un bouillon avec un cube Liebig et de l’eau calcareuse. Puis je repartais vers d’autres plaisirs. Ou bien, je restais pour l’attendre, certains jours d’espérance. J’aurais beaucoup aimé connaître ses toiles. Je savais que c’étaient des toiles et même quel était leur format. J’avais aidé un de ses amis, ou peut-être un de ses frères, car il était petit et myope comme elle, à transporter des châssis achetés en vrac dans une faillite de menuisier.

Elle, je l’ai rencontrée à l’arrière d’une boulangerie où l’on pouvait acheter son pain la nuit. Je ne l’ai jamais vue que la nuit. Je n’ai jamais été chez elle l’après-midi en sa présence. Elle surgissait quand je ne l’attendais plus : environ deux heures après la fin de la lumière diurne.  Ces deux heures m’étonnaient plus que tout.

Elle m’invitait à prendre le tardif repas du soir avec elle. Elle avait acheté chez un épicier turc ou libanais des pâtes bon marché qui semblaient venir d’un magasin de farces et attrapes, car elles étaient incuisables, et après être resté trois grands quarts d’heure à côté de la casserole bouillonnante, entre un livre et un verre de vin, quand j’en goûtais une, je ne parvenais même pas à la sectionner d’un coup de dents.

Elle avait un visage allongé et des lunettes de plongeur sous-marin, sans lesquelles elle ne voyait pas à trois mètres. Ses yeux un peu globuleux remuaient derrière les gros verres comme des poissons de lune dans un aquarium. Elle me regardait très en face, comme si la bête curieuse, c’était moi.

Je la fréquentais pour l’idée que je me faisais de son grenier. Pendant longtemps je n’en ai eu aucune preuve. Vrai aussi que j’aimais sa cuisine-salle-de-bains, vaste pièce carrelée qui donnait sur des terrasses en terre cuite et les jardins en surplomb d’un grand collège technique : les cris qui montaient de la cour et des tilleuls étaient des cris de fureur et d’injures, mais assourdis, très assourdis, par les doubles fenêtres, qui se refermaient l’une sur l’autre comme les pans d’un veston.

Une fois que j’arrivais un peu tard chez elle, je l’ai surprise à sa toilette : elle se lavait les cheveux dans l’évier, torse nu.  Elle m’a vu au moment où je faisais volte-face et sous le bruit du robinet, elle m’a crié de rester. Je me suis assis dans un coin, ayant posé la bouteille et les macarons à mes pieds. Elle tournait dans la cuisine, à la recherche d’une serviette.  Comme je ne pouvais pas faire semblant d’être aveugle, je la lui ai lancée. Elle a haussé les épaules. Elle s’essuyait les cheveux. Elle avait un torse mince, des seins effacés. Je ne l’avais jamais vue sans lunettes, ses yeux vagues étaient assez beaux. Je lui ai dit que dehors il ne pleuvait plus, qu’on pouvait sortir faire un tour. Elle m’a dit de déboucher la bouteille, que la pluie lui avait cassé la tête toute la journée.

Je crois qu’elle s’attendait à ce que je fasse quelque chose pour donner une tournure nouvelle à notre intimité. Je n’ai pas bougé. Quand même, j’avais connu l’Afrique et la Russie, et les amours illégitimes : je n’étais pas né de la dernière pluie.

Plus tard, en y repensant, je me suis dit que c’était peut-être la seule façon honorable de découvrir ce qu’elle peignait ainsi, sans fin, dans son antre juché. Mais ça me semblait déplacé. Le mieux était d’attendre qu’une nuit, réunis par la fatigue, nous montions l’étroit escalier en nous entrechoquant.

Elle a déménagé sans me prévenir. Deux jours de voyage et quand je suis revenu, elle n’était plus là. J’ai découvert son grenier dans la rigueur de l’absence. J’ai vu les traces de ses pieds nus dans la poussière et les constellations. Elle avait embarqué toutes ses toiles. Elle avait laissé derrière elle une boîte de peinture :  les pinceaux étaient secs et les tubes recroquevillés. Avec mon téléphone qui sonnait dans le vide, j’ai pris une photo.

J’y repense quand, de très loin en très loin, je bois une certaine tisane au thym et au laurier. C’était toujours la fin de notre repas très nocturne, quand l’unique bouteille de vin était vide.  Elle répandait des fragments de feuilles et de branches dans la casserole, et laissait infuser longtemps. Nous buvions à deux mains. L’odeur des sous-bois humides montait de nos bols en porcelaine comme une fumée.

© Luc Dellisse 2023. Tous droits réservés©

iconographie de Armen SAAKYAN©

Luc DELLISSE / Inédits / À couteau tiré

 

J’avais une amie de rencontre. Elle m’a quitté au bout de trois mois. Cela ne suffit pas pour faire une histoire. L’eau se referme très vite. Le sexe qui nous avait lié n’a laissé aucune trace. Rien qu’une image de beauté perdue.

 

Elle était belle et mystérieuse. Sa beauté ? Nonchalante et rapide. Son mystère ? Il se résume à un détail frappant. Elle ne se déplaçait qu’armée. Je l’ai découvert par hasard. Elle était munie d’un couteau militaire qu’elle portait dans un fourreau, soit à l’épaule, soit à la cheville. Elle savait s’en servir. Elle avait des gestes prompts pour le sortir, du plus simple au plus impressionnant. Elle était championne du jaillissement. Elle m’a montré son talent, lors d’une promenade. Regarde. L’instant d’après, bas du pantalon retroussé, elle tenait la lame entre ses doigts. Un redressement du torse, une détente, le couteau a filé, tournant sur lui-même en décrivant une ellipse large, pour se ficher dans le tronc d’un arbre.

 

Où avait-elle acquis ce talent ? Sur quelles cibles ? Avec quel professeur ?

 

Elle m’observait d’un œil malicieux. Elle n’était pas du tout confuse. Elle m’a dit qu’on devait toujours avoir un couteau sur soi. Et bien sûr, savoir s’en servir, de près comme de loin. De près, ce n’était pas si difficile. Il fallait que la main la plus agile soit celle qui ne tient pas le couteau. Elle doit pouvoir virevolter, gifler, heurter, vise les yeux. Quand l’agresseur, ou le plus proche s’ils sont plusieurs, est suffisamment égaré ou furieux pour relâcher sa garde, alors la main armée se déclenche et frappe l’épaule ou la gorge, selon qu’on veut immobiliser ou tuer.

 

On pouvait miser, disait-elle, sur le fait qu’un adversaire abattu donne à réfléchir à ses complices, si la lame en ressortant de la blessure est rouge de sang.

 

Au lancer, cela demandait plus de précision. Il y a tout un art, qui met du temps à s’acquérir. Il faut que le couteau, quelle que soit la distance, réponde à un calcul et entame un mouvement circulaire, boucle longue ou boucle courte, avant d’enfoncer sa pointe dans la cible, qui est susceptible d’esquiver, si c’est une cible mobile et que le jet de l’arme est trop prévisible. Le lanceur doit tenir compte de variables indépendantes.et choisir l’ellipse idéale.

 

Je ne sais pas si tout cela se passait dans sa tête, ou si elle était réellement prête. Il est bien certain que le monde est plus dangereux que dans ma jeunesse : le monde d’ici. Jadis, on s’attendait à devoir se défendre quand on visitait la Moldavie ou l’Atlas. Maintenant, c’est à Brème ou à Angers que tout bascule en un instant. Sauf si on a un cœur de victime, un bon couteau vaut mieux que de bons sentiments.

 

Une chose toutefois m’étonnait. Pourquoi ce besoin pressant d’avoir une arme sur soi ? Elle ne l’avait pas le jour où elle a été prise sous l’averse, et qu’elle s’est dépouillée de ses principaux vêtements, à l’exception de ses dessous, qui ne cachaient rien. C’était le prétexte de notre première fois. C’est elle qui avait mené le jeu. Même l’averse faisait partie de sa science, de sa manière délicieuse, dédaigneuse, de prendre et puis de rejeter.

 

Maintenant qu’elle m’avait sorti de sa vie, considérant cet art du couteau, je m’interrogeais sur sa personnalité véritable. Elle ne coïncidait pas tout à fait au professeur de lettres qu’elle était Censée incarner. La façon dure et ferme dont elle m’avait signifié mon congé semblait faire partie d’une système, d’un entrainement. On aurait dit une guerrière habituée au combat, à tous les combats.

 

Dans quelles circonstances avait-elle acquis ce poignard de commando, conçu pour le jet comme pour le corps à corps ? Si elle le portait sur elle, le jour de l’averse, je n’avais rien vu. Peut-être, pour une soirée pluvieuse de déshabillage et d’initiation, laissait son arme en repos. Ensuite. Il n’y avait pas eu tant de fois ensuite. Quand nous sortions ensemble, dans la rue, dans un bar, elle aimait regarder, à gauche, à droite, en souriant. Ses beaux yeux attentifs ; C’était bien. Mais sous la perfection des apparences, temps gardait ses secrets. Sur qui était je tombé. Une comédienne ? Une aventurière. Tout cela se même, c’est déjà si loin. Pour ce que je sais, elle n’est pas morte, elle n’a tué personne. Mais qu’est-ce que j’en sais, réellement.

 

Y avait-t-il un danger dans sa vie ? Avait-t-elle une autre raison de craindre et de se protéger ? C’est possible. Elle était belle. Elle était drôle. Elle était dure. Elle était bandée comme un ressort. Elle m’a quitté en une seconde et je n’ai pas insisté. Je crois qu’elle quittait tout très vite, sachant que le moment venu, elle serait seule avec son couteau.

 

© Luc Dellisse 2023. Tous droits réservés

Photo de Tahara©. Droits réservés.

 

Luc DELLISSE / Inédits / L’inconfort

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans ma lutte contre le monde, je suis sans armes et sans outils. Si j’ai eu un royaume, il est détruit depuis longtemps. Tout recommence toujours à zéro.
Je m’accommode des conditions précaires de la vie. Il m’arrive même de me dépouiller de mes sauvegardes. Je cherche à rester en alerte par des moyens radicaux. J’ai l’esprit si léger qu’au moindre relâchement je me perds de vue. J’ai toujours veillé, d’abord inconsciemment, et ensuite consciemment, à ne pas m’engourdir. J’ai fui l’aisance quand elle se présentait. Je n’aime pas beaucoup plus le confort. Je le limite à quelques satisfactions immédiates : avoir du linge de rechange, disposer d’un point d’eau, échapper à la chaleur, travailler loin du bruit. Tout le reste m’est assez indifférent. Ou plutôt non. Le reste, tout le reste, tout ce qui manque dans l’ordre matériel, dans l’agrément ordinaire du corps, tout ce qui me conserve en équilibre instable, me plaît, me plaît vraiment. J’ai un goût très vif pour l’inconfort organisé, les chaises étroites, les fenêtres sans volets, les courants d’air, les postures sans ergonomie, les matelas trop durs à même le plancher. Détails, divins détails, qui tiennent éveillé.
J’aime l’inconfort comme une femme avec qui on part en cachette, qu’on retrouve la nuit dans un endroit périlleux. J’aime ce parfum d’aventure ordinaire – l’aventure véritable me ferait sans doute peur.
L’inconfort, c’est un train de campagne, un omnibus qu’on a réussi à prendre, dans une gare perdue, après deux heures passées sous la pluie, et qui va mettre la moitié de la nuit pour atteindre son port. L’unique compartiment est glacial, il y a des haltes toutes les deux minutes, les banquettes datent du temps où il existait des troisièmes classes, on n’a changé que le chiffre.
L’inconfort, c’est un trajet à pied dans une banlieue inconnue d’une ville inconnue, l’horrible café lyophilisé de Bucarest ou de Birmingham, l’attente assis par terre à l’accueil des urgences, orteil cassé et pied qui gonfle dans sa chaussure, les pièces de vingt et cinquante centimes au fond de la poche, les vêtements fripés, les comptoirs où l’on mange et on boit debout comme les chevaux. Mais c’est aussi la solitude, la maigreur, la vitesse, l’impatience, le dénuement, la fatigue musculaire, l’indifférence, l’oubli : tous les ressorts secrets du bonheur.
Je pratique l’inconfort la nuit, surtout la nuit, dans le style spartiate qui va si bien avec l’amour et avec l’écriture.
Je repense à Frédéric II de Prusse, qui avait une chambre royale et un lit d’apparat, mais dormait sur son lit de sangles, derrière un paravent.
Je repense aux installations de fortune et aux aménagements sommaires que j’ai si longtemps connus, aux robinets d’eau froide en toute saison, aux fauteuils défoncés, aux longues journées dans les parcs, faute d’une chambre avant huit heures du soir, aux lectures debout dans les rayons de librairie, aux chaussures submersibles, aux chemises trop courtes.
Il me semble que ces circonstances fugitives n’ont eu aucune incidence sur mon bonheur central. Elles ne servaient qu’à m’en rendre conscient et à m’en faire mieux jouir.
J’aime le confort de l’inconfort.

 

©Luc DELLISSE #2019 pour le texte
©MUSIAL, « Un dessin une nuit » du 14 novembre #2014 pour la peinture

portail de poètes anonymes associés | webmaster BILL ASHTRAY 2026 ©.

Retour en haut ↑