MICHEL HOUELLEBECQ in « Les Particules élémentaires », Paris, Flammarion, 1998

« Il est difficile d’imaginer plus con, plus agressif, plus insupportable et plus haineux qu’un pré-adolescent, spécialement lorsqu’il est réuni avec d’autres garçons de son âge. Le pré-adolescent est un monstre doublé d’un imbécile, son conformisme est presque incroyable ; le pré-adolescent semble la cristallisation subite, maléfique (et imprévisible si l’on considère l’enfant) de ce qu’il y a de pire en l’homme. Comment, dès lors, douter que la sexualité ne soit une force absolument mauvaise ? Et comment les gens supportent-ils de vivre sous le même toit qu’un pré-adolescent ? Ma thèse est qu’ils y parviennent uniquement parce que leur vie est absolument vide ; pourtant ma vie est vide aussi, et je n’y suis pas parvenu. De toute façon tout le monde ment, et tout le monde ment de manière grotesque. On est divorcés, niais on reste bons amis. On reçoit son fils un week-end sur deux ; c’est de la saloperie. C’est une entière et complète saloperie. En réalité jamais les hommes ne se sont intéressés à leurs enfants, jamais ils n’ont éprouvé d’amour pour eux, et plus généralement les hommes sont incapables d’éprouver de l’amour, c’est un sentiment qui leur est totalement étranger. Ce qu’ils connaissent c’est le désir, le désir sexuel à l’état brut et la compétition entre mâles ; et puis, beaucoup plus tard, dans le cadre du mariage, ils pouvaient autrefois en arriver à éprouver une certaine reconnaissance pour leur compagne – quand elle leur avait donné des enfants, qu’elle tenait bien leur ménage, qu’elle se montrait bonne cuisinière et bonne amante ; ils éprouvaient alors du plaisir à coucher dans le même lit. Ce n’était peut-être pas ce que les femmes désiraient, il y avait peut-être un malentendu, mais c’était un sentiment qui pouvait être très fort – et même s’ils éprouvaient une excitation d’ailleurs décroissante à se taper un petit cul de temps à autre ils ne pouvaient littéralement plus vivre sans leur femme, quand par malheur elle disparaissait ils se mettaient à boire et décédaient rapidement, en général en quelques mois. Les enfants, quant à eux, étaient la transmission d’un état, de règles et d’un patrimoine. C’était bien entendu le cas dans les couches féodales, mais aussi chez les commerçants, les paysans, les artisans, dans toutes les classes de la société en fait.

Aujourd’hui, tout cela n’existe plus : je suis salarié, je suis locataire, je n’ai rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard ; les règles que j’ai connues ne seront de toute façon plus valables pour lui, il vivra dans un autre univers. Accepter l’idéologie du changement continuel c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme. Le cas des femmes est différent, car elles continuent à éprouver le besoin d’avoir un être à aimer – ce qui n’est pas, ce qui n’a jamais été le cas des hommes. Il est faux de prétendre que les hommes ont eux aussi besoin de pouponner, de jouer avec leurs enfants, de leur faire des câlins. On a beau le répéter depuis des années, ça reste faux. Une fois qu’on a divorcé, que le cadre familial a été brisé, les relations avec ses enfants perdent tout sens. L’enfant c’est le piège qui s’est refermé, c’est l’ennemi qu’on va devoir continuer à entretenir, et qui va vous survivre. »

©MICHEL HOUELLEBECQ in « Les Particules élémentaires », Paris, Flammarion, 1998, P209

©Guillaume HOOGVELD ©2018 pour la photographie

Houellebecq à la diète. (Thalasso, 2019).

Cliché analogique de Ionesco, vu par l’œil de Julien Mérieau

Ne pas penser comme les autres vous met dans une situation bien désagréable. Ne pas penser comme les autres, cela veut dire simplement que l’on pense. Les autres, qui croient penser, adoptent, en fait, sans réfléchir, les slogans qui circulent, ou bien, ils sont la proie de passions dévorantes qu’ils se refusent d’analyser. Pourquoi refusent-ils, ces autres, de démonter les systèmes de clichés, les cristallisations de clichés qui constituent leur philosophie toute faite, comme des vêtements de confection ?

En premier lieu, évidemment, parce que les idées reçues servent leurs intérêts ou leurs impulsions, parce que cela donne bonne conscience et justifie leurs agissements. Nous savons tous que l’on peut commettre les crimes les plus abominables au nom d’une cause «noble et généreuse ».

Il y a aussi les cas de ceux, nombreux, qui n’ont pas le courage de ne pas avoir « des idées comme tout le monde, ou des réactions communes ». Cela est d’autant plus ennuyeux que c’est, presque toujours, le solitaire qui a raison. C’est une poignée de quelques hommes, méconnus, isolés au départ, qui change la face du monde. La minorité devient la majorité. Lorsque les « quelques-uns » sont devenus les plus nombreux et les plus écoutés, c’est à ce moment là que la vérité est faussée.

Depuis toujours, j’ai l’habitude de penser contre les autres. Lycéen, puis étudiant, je polémiquais avec mes professeurs et mes camarades. J’essayais de critiquer, je refusais « les grandes pensées » que l’on voulait me fourrer dans la tête ou l’estomac, il y a à cela, sans doute, des raisons psychologiques dont je suis conscient. De toute manière, je suis heureux d’être comme je suis. Ainsi donc, je suis vraiment un solitaire parce que je n’accepte pas d’avoir les idées des autres.

Mais qui sont « les autres » ? Suis-je seul ? Est-ce qu’il y a des solitaires ?

En fait, les autres ce sont les gens de votre milieu. Ce milieu peut même constituer une minorité qui est, pour vous, tout le monde. Si vous vivez dans cette « minorité, cette « minorité » exerce, sur celui qui ne pense pas comme elle, un dramatique terrorisme intellectuel et sentimental, une oppression à peu près insoutenable. Il m’est arrivé, quelque fois, par fatigue, par angoisse, de désirer et d’essayer de « penser » comme les autres.

Finalement, mon tempérament m’a empêché de céder à ce genre de tentation. J’aurais été brisé, finalement, si je ne m’étais pas aperçu que, en réalité, je n’étais pas seul. Il me suffisait de changer de milieu, voire de pays, pour y trouver des frères, des solitaires qui sentaient et réagissaient comme moi. Souvent, rompant avec le « tout le monde » de mon milieu restreint, j’ai rencontré de très nombreux « solitaires » appartenant à ce qu’on appelle à juste raison, la majorité silencieuse.

Il est très difficile de savoir où se trouve la minorité, où se trouve la majorité, difficile également de savoir si on est en avant ou en arrière. Combien de personnes, de classes sociales les plus différentes, ne se sont-elles reconnues en moi ?

Nous ne sommes donc pas seuls. Je dis cela pour encourager les solitaires, c’est-à-dire ceux qui se sentent égarés dans leur milieu. Mais alors, si les solitaires sont nombreux, s’il y a peut-être même une majorité de solitaires, cette majorité a-t-elle toujours raison ? Cette pensée me donne le vertige. Je reste tout de même convaincu que l’on a raison de s’opposer à son milieu.

 

©Ionesco@1977@texte glané par G.F aka Lovebot

©2019 Diapositive scannée de Julien MÉRIEAU

Coordonnées confidentielles pour Happy few

Qu’on arrête avec les contingences et les spéculations, il nous faut en temps réel des nécessités pour liquider les doutes qui font le spectacle défait par son propre blason par son propre rideau.

Il n’y a pas un seul mot d’ordre a exiger, les mots sont en congés, les pixels sont d’impérieuses forces de séduction l’image est toute puissante et plus réelle que la vérité des masques qui veillait il y a peu encore sur les termes de la représentation.

La Play station et le gamin(g) sont l’exécution consentie de l’imaginaire au profit du virtuel, une partie de la vie qui se laisse avaler par des homo vacuums sans même un calcul de probabilités qui les électriseraient.

On donne des électrochocs pour moins que ce type de pratiques inavouables.

C’est l’ennemi du sensible et du délicat. C’est le résultat d’un calcul et d’un mauvais raisonnement gastrique et ballonné dans les voies basses.

Seuls les mots qui rendent fous doivent intégrer l’Agora.

Seuls les mots qui rendent le temps perdu doivent pouvoir être exposés et non imposés.

Aucune imagerie séminale ne nous rendra notre fertilité chahutée par les protocoles.

Vous vouliez du souffre réinventez déjà le sel de la vie qui se précipite sur nous insipide dénaturé par les injonctions qui font le temps partir.

Donner raison aux contrefaçons c’est une autre manière de peindre le vrai comme il est possible de diffuser l’ambiguïté autour de nous.

Je vous souhaite bonne chance dans votre ersatz d’aventure sans dangers sans périls sans anicroches sans accrocs dans une cassation sans horizons peuplées de victoires sans opacité en compagnie de votre canapé chinois en troll impeccables et parfaits

Votre écran mord la main de son maître. Cela devait arriver. C’était déjà écrit par les Anciens.

Ce n’est pas Waterloo qu’on retient dans les libres d’histoire c’est Austerlitz.

C’est pourtant le nom d’une gare et la possibilité de départs bien sympathiques.

 

©Guillaume HOOGVELD #2019 pour le texte
©Léo CHARTREAU #2018 pour l’illustration originale ; qu’il en soit remercié.

Anselm Jappe – POLITIQUE SANS POLITIQUE (Sur le vote)

Une chose m’étonne prodigieusement – j’oserai dire qu’elle me stupéfie -c’est qu ’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France […] un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu ’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne? et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément? […] Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. » (publié dans Le Figaro du 28 nov. 1888; repris dans O. Mirbeau, La Grève des électeurs, Montreuil-sous-Bois, L’Insomniaque, 2007) – Cent vingt ans après cet appel à la « grève des électeurs », il est encore possible, et nécessaire, de répéter les mêmes arguments. Sauf pour quelques noms, on pourrait imprimer le texte dont ces lignes sont extraites et le distribuer comme tract : personne ne s’apercevrait qu’il n’a pas été écrit aujourd’hui, mais aux débuts de la « III’ République «.Visiblement, au cours de plus d’un siècle, les électeurs n’ont rien appris. Ce fait n’est pas, il est vrai, très encourageant.

« Le criminel, c’est l’électeur […] Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes […] Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, – et que tu nous imposes par ton imbécillité. […] Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes, brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier; si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain: c’est que toi-même tu leur ressembles. […] Allons, vote bien ! Aies confiance en tes mandataires, crois en tes élus. Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime. » – Voir A. Libertad, Le Culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), Marseille, Agone, 2006.

Jean Botéro – La défaite de la connaissance au profit de l’utilitarisme

 

« Il s’est levé depuis quelque temps dans nos pays un terrible ouragan de subversion qui cherche, sans le dire, à écarter tout ce que nous mettions en avant de désintéressé, d’accueillant et d’ouvert au monde, aux choses et aux autres, d’appliqué à nous dilater l’esprit et le cœur, pour le remplacer par l’unique motivation, brutale, arithmétique et inhumaine, du profit : seul doit compter, seul doit être considéré et préservé, dorénavant, ce qui rapporte. (…). La véritable connaissance idéale ne sera plus que celle des taux d’intérêt et des lois de la finance ; et les seules sciences à encourager, celles qui nous apprennent à exploiter la terre et les hommes. À part quoi tout est inutile. ( . . . ) Oui, l’Université des sciences, comme telle, est inutile — au profit ! Oui, la philosophie est inutile ; l’anthropologie est inutile ; l’archéologie, la philologie et l’histoire sont inutiles ; l’orientalisme et l’assyriologie sont inutiles, complètement inutiles ! Voilà pourquoi nous y tenons tant ! »

Peut-on imaginer de donner à la littérature un effet plus grand, une puissance plus grande ?

« Mésopotamie : L’écriture, la raison et les dieux », ou « Apologie pour une science inutile »
Jean Botero, Gallimard, 1982.

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