Christian Bobin / Artaud / L’homme du désastre

 

AA

Une pluie appliquée, enfantine. Milieu du temps. La mort comme un dépôt des lumières à l’angle de la fenêtre. Depuis l’éblouissement de votre naissance, votre corps perdait de sa chaleur, de son éclat. Un jour, il s’éteignait, et votre âme argentée filait dans l’air tendu de blanc, immortelle à vrai dire. Dans la chambre vide, elle fleurit à nouveau, fécondée par le noir tourne- sol des lectures. Vous n’êtes pas mort, puisque je vous écris. Vous n’êtes pas fou, puisque je vous entends. Lire, bien sûr, est vain, tout comme sont vains l’entretien silencieux avec l’enfant ou la candeur des lumières sous la roue des saisons. Et pourtant ces heures-là, de simple contemplation, d’extrême fatigue, sont les seules. Elles couronnent notre vie unique, notre vie absente, celle qui ne se tient ni dans nos mots, ni dans nos gestes, pas même dans nos pleurs. La vie qui manque à la vie. La visiteuse aux yeux d’étoiles. Elle hante vos livres. Le langage foulé par ses pieds nus en est rafraîchi, comme par la plus jeune pluie de printemps. Elle traverse vos phrases devenues folles, non parce que vous étiez fou, mais parce que plus rien dans la culture régnante n’était irrigué par ces mots : avec vous, était enfermé dans l’asile le savoir immémorial de l’amour accablant.

Christian Bobin, Fata morgana, in L’homme du désastre p13©

Julien Mérieau pour l’illustration©

René Crevel / Elle ne suffit pas l’éloquence

 

Elle ne suffit pas l’éloquence.

Mon cœur ce soir se balance

Et glisse au fil d’une paupière

Lampion de misère

Qui n’éclaire pas ma nuit.

Homme noir mais non d’onyx

Homme couleur de dépit

Titubant par le marais des petites haines

Tu voudrais

Comme une alouette son miroir

Un soleil où mourir avec ta peine.

Tu cherches mais trop inquiet

Pour trouver ton Reposoir,

Rien ne brille

Ni les yeux, ni le fer, ni l’aimant anonyme

Qui libèrent de mille clous

Tes douleurs

Où l’essaim des mouches au vol boiteux

Des mouches qui n’ont qu’une aile

Allument de piètres étoiles de sang.

Jongleur

Jongleur de paroles

Tes mots s’écrasent contre les murs,

Ton angoisse — encore un ruban frivole —

Couronne

Un cerveau qui trop longtemps a joué au « pigeon vole ».

Les lettres du désespoir

Ce soir

Sont égales aux lettres des bonheurs d’autrefois,

Que dirai-je alors !

Que te dirai-je à toi

Frère né de mes pieds,

Sur un sol où tu ne vis que pour m’épier,

Trottoir que j’ai suivi

Pour son mensonge de granit.

J’ai oublié que là-bas était la mer

Et j’ai fui l’eau miroir d’étoiles

Pour chanter une main

Dans une autre main.

Fleuve vert

Enfance douce

Pitié pour l’homme qui passe

L’homme qui mord sa lèvre

Dans ses lèvres

Car il a peur d’oublier le goût de bouche.

Timonier brun, sous la toile bleue

La peau couleur de cheveux

Holà ! beau voyageur

Tu allais vers la mer

Maintenant tu marches au ciel, un trou un hublot

Je suis le noyé des terres.

Dis qu’il n’est pas trop tard

Ô mon orgueil, pour jouer au phare.

Et sur le matelas des herbes tendres

Tombe en triangles de métal.

Mon cœur aura beau hurler son mal

Mon cœur j’en ferai des lanières

Des lanières que je saurai teindre

Ou tordre en chiffres

Plus définitifs

Que les œufs dans leurs coquilles

Et les momies dans leur robe d’or,

Et toi mon corps, maudis les sens comme un malade ses béquilles.

1924
©René Crevel

©Image en quête d’auteur issu du Fond Mérieau

 

Un extrait de la pièce « L’État de siège » d’Albert Camus

 

 » Il est vrai que vous mentez et que vous mentirez désormais, jusqu’à la fin des temps ! Oui ! J’ai bien compris votre système. Vous leur avez donné la douleur de la faim et des séparations pour les distraire de leur révolte. Vous les épuisez, vous dévorez leur temps et leurs forces pour qu’ils n’aient ni le loisir ni l’élan de la fureur ! Ils piétinent, soyez contents ! Ils sont seuls malgré leur masse, comme je suis seul aussi. Chacun de nous est seul à cause de la lâcheté des autres. Mais moi qui suis asservi comme eux, humilié avec eux, je vous annonce pourtant que vous n’êtes rien et que cette puissance déployée à perte de vue, jusqu’à en obscurcir le ciel, n’est qu’une ombre jetée sur la terre, et qu’en une seconde un vent furieux va dissiper. Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes dans le ciel, les visages de l’été, la grande voix de la mer, les instants du déchirement et la colère des hommes ! Ne riez pas. Ne riez pas imbécile. Vous êtes perdus, je vous le dis. Au sein de vos apparentes victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu’il y a dans l’homme-regardez moi-une force que vous ne réduirez pas, une folie claire, mêlée de peur et de courage, ignorante et victorieuse à tout jamais. C’est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire était fumée . »

#GuillaumeHoogveld 1997. Droits réservés.©
#Julien Mérieau pour la photo, 2022©

Cliché analogique de Ionesco, vu par l’œil de Julien Mérieau

Ne pas penser comme les autres vous met dans une situation bien désagréable. Ne pas penser comme les autres, cela veut dire simplement que l’on pense. Les autres, qui croient penser, adoptent, en fait, sans réfléchir, les slogans qui circulent, ou bien, ils sont la proie de passions dévorantes qu’ils se refusent d’analyser. Pourquoi refusent-ils, ces autres, de démonter les systèmes de clichés, les cristallisations de clichés qui constituent leur philosophie toute faite, comme des vêtements de confection ?

En premier lieu, évidemment, parce que les idées reçues servent leurs intérêts ou leurs impulsions, parce que cela donne bonne conscience et justifie leurs agissements. Nous savons tous que l’on peut commettre les crimes les plus abominables au nom d’une cause «noble et généreuse ».

Il y a aussi les cas de ceux, nombreux, qui n’ont pas le courage de ne pas avoir « des idées comme tout le monde, ou des réactions communes ». Cela est d’autant plus ennuyeux que c’est, presque toujours, le solitaire qui a raison. C’est une poignée de quelques hommes, méconnus, isolés au départ, qui change la face du monde. La minorité devient la majorité. Lorsque les « quelques-uns » sont devenus les plus nombreux et les plus écoutés, c’est à ce moment là que la vérité est faussée.

Depuis toujours, j’ai l’habitude de penser contre les autres. Lycéen, puis étudiant, je polémiquais avec mes professeurs et mes camarades. J’essayais de critiquer, je refusais « les grandes pensées » que l’on voulait me fourrer dans la tête ou l’estomac, il y a à cela, sans doute, des raisons psychologiques dont je suis conscient. De toute manière, je suis heureux d’être comme je suis. Ainsi donc, je suis vraiment un solitaire parce que je n’accepte pas d’avoir les idées des autres.

Mais qui sont « les autres » ? Suis-je seul ? Est-ce qu’il y a des solitaires ?

En fait, les autres ce sont les gens de votre milieu. Ce milieu peut même constituer une minorité qui est, pour vous, tout le monde. Si vous vivez dans cette « minorité, cette « minorité » exerce, sur celui qui ne pense pas comme elle, un dramatique terrorisme intellectuel et sentimental, une oppression à peu près insoutenable. Il m’est arrivé, quelque fois, par fatigue, par angoisse, de désirer et d’essayer de « penser » comme les autres.

Finalement, mon tempérament m’a empêché de céder à ce genre de tentation. J’aurais été brisé, finalement, si je ne m’étais pas aperçu que, en réalité, je n’étais pas seul. Il me suffisait de changer de milieu, voire de pays, pour y trouver des frères, des solitaires qui sentaient et réagissaient comme moi. Souvent, rompant avec le « tout le monde » de mon milieu restreint, j’ai rencontré de très nombreux « solitaires » appartenant à ce qu’on appelle à juste raison, la majorité silencieuse.

Il est très difficile de savoir où se trouve la minorité, où se trouve la majorité, difficile également de savoir si on est en avant ou en arrière. Combien de personnes, de classes sociales les plus différentes, ne se sont-elles reconnues en moi ?

Nous ne sommes donc pas seuls. Je dis cela pour encourager les solitaires, c’est-à-dire ceux qui se sentent égarés dans leur milieu. Mais alors, si les solitaires sont nombreux, s’il y a peut-être même une majorité de solitaires, cette majorité a-t-elle toujours raison ? Cette pensée me donne le vertige. Je reste tout de même convaincu que l’on a raison de s’opposer à son milieu.

 

©Ionesco@1977@texte glané par G.F aka Lovebot

©2019 Diapositive scannée de Julien MÉRIEAU

Julien Mérieau / Extrait Journal Mulot (2003/2019)

Entre ouvrir la fenêtre, humer le pur dehors, ce parfum n’est pas fabriqué. Convoquant toute mémoire cette odeur frappe l’esprit, source du sentiment, en amont de toute orfèvrerie future. Ce frais soudain, c’est l’odeur de la vie, des arbres, des fleuves, de la pluie, au fond c’est l’odeur de l’air, des immensités et son message déborde, ouvre l’âme tel un écarteur d’âme, une cloison abattue. Car le message est indéchiffrable, cependant innombrable, au plus près d’un sens qui submerge, d’une aimantation psychique où la mémoire explose. Le frais museau de l’aimée, pris dans les cendres de feu. Des pans entiers de la vie, détachés de leur socle, tournoyant et éclatant dans l’abîme. Les traces mortes sont-elles les seules tangibles ou bien est-ce le demain, soufflant, éblouissant ces flaques de verre ?

Qu’y a-t-il dans l’air ? Autant se demander de quoi le vent est fait, de quelle essence, pour quelle humanité ? Peu importe si c’est plutôt la ville ou plutôt les nuages, les boulangeries qui ouvrent, les usines fumantes et grises, c’est en tous cas le contrepoint à toute vie intérieure, qu’elle soit mentale ou celle qui délimite la chambre : au souffle du dehors, où les images miroitent en se complétant à l’infini, on s’y éveille comme si l’on avait rêvé.

Parmi les millions d’atomes qui s’élèvent des chantiers, des vieux bâtiments, des bouches d’aération se mêlent ceux de l’humus et des forêts lointaines. Le domicile protège mais il reste une impasse, face aux cimes des montagnes, au tumulte des autres vies. Tout comme le travail, dont on ne sait jamais s’il libère ou s’il enferme, tout comme les décisions et les choix, dont ne sait s’ils ouvrent, tels des pivots, ou sont la négation de tous les autres choix

Le début de la journée ce n’est pas le quotidien mais le commencement de la vie. Se hisser sur les toits montre les possibles : que fera-t-on jusqu’au soir, que peut-on faire de grand sinon vaincre sa peine, travailler à soi comme le menuisier creuse le bois ? Forcer le monde à son image, ignorer ses sollicitations, le plonger dans l’ivresse en l’actionnant tel une toupie.

Alors, pour casser les unités de temps et de lieu qui enserrent corps et âme, formes sourdes, poings fermés, les ondes et leur message codé sont une étrange solution car elles fouettent l’air fameux, le poumon sans paroi où chacun sans exception vit et se trouble.

Si elles n’agissent en rien sur le rideau fantastique de l’espace – nul besoin du reste – par ces turbulences non sollicitées, ces dessins invisibles dans l’air on vient ensemencer, fleurir, fertiliser l’indolent passage des heures, en faisant éclater l’unité du domicile. Tantôt mondes parasites, tantôt mondes emboités, ces contenus font gonfler la voile, aux claquements secs dans les zones humides. Aux aspirations évidées, augmentées par la vibrante absence, opposons les sortilèges de l’art, feu nourri de part et d’autre, jusqu’à la collision, la chute libre dans l’indéfini sentiment.

Ainsi, jamais il ne fut besoin d’exprimer quoi que ce soit de défini, par une radiophonie irrévérencieuse et fabriquée dans la poche, mais trouver une solution existentielle à un problème existentiel qui est forcément un état de crise, fût-elle proche des états de grâce : une solution, mais encore : mouvement de révolte autant qu’apaisement mystique, l’effet recherché étant précisément dans l’anarchie d’un sentiment atmosphérique, foncièrement indéfinissable, d’où cette expérience simple en apparence, où le pivot de la fenêtre bascule sur le dehors, convoquant une sorte de mémoire totale qui nous terrasse en nous ramenant à l’essentiel, profondément mystérieux : je vis , j’ai vécu, je vivrai encore un peu.

Un autre jour, par la lucarne entretaillée ce pourrait être le cri de la hulotte, qui par le rêve fait remonter les mousses de très hauts arbres, que jalousent les maisons de maitre, dentelles dont on ne voit jamais que les cimes. Nul doute que cet oiseau ne chante en dormant et son chant est un cri, chat ailé, qui convoque aussitôt une mémoire ancestrale. A quelques minutes près, avant l’heure du café, le bétonnage politique se prépare à démanteler les murs, ouvriers soldats prêts à ensevelir le quartier historique, comme la roseraie dont il ne reste plus qu’un chaos de terre ocre, impudique et sans forme.

©Julien Mérieau

©Radio Mulot aka France Museau / Stream URL :
http://fieldmice.free.fr/mulot2.htm
Souscription : https://radiomulot.bandcamp.com/fan-club

Photographie de ©Cyneye ©2019

André Breton / Nadja

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À Julien Mérieau,

Nantes : peut-être avec Paris la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine, où certains regards brûlent pour eux-mêmes de trop de feux, où pour moi la cadence de la vie n’est pas la même qu’ailleurs (…)
où un esprit d’aventure au-delà de toutes les aventures habite encore certains êtres, Nantes, d’où peuvent encore me venir des amis, Nantes où j’ai aimé un parc : le parc de Procé.

J’ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher, mais qu’il ne saurait être question de se soumettre… J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer.

©ANDRÉ BRETON NADJA

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