Alain DUAULT / Où vont nos nuit perdues

 

J’aurais tant voulu partager son visage tant

Porter son regard et ses seins à ce sanglot

Tant m’y couler l’orage J’aurais comme

Un grand navire enfoui su lire ses hantises

Ses pentes ses massacres Vigie j’aurais vu

Ses yeux si navrés sa folie j’aurais  écrit su

Écrire le chant de cette veine bleue au verso

De la gorge j’aurais tout écouté tout lu et tu

Sais quoi j’aurais vous le savez tout cherché

Tout rayé arraché j’aurais jusqu’à tué tutoyé

Écoute

©GALLIMARD, 2002 pour le texte
©Julien Mérieau pour la composition photographique

Paul Éluard / La vie immédiate

 

Nous avons refusé de laisser entrer les spectateurs, car il n’y a pas de spectacle. Souviens-toi, pour la solitude, la scène vide; sans décors, sans acteurs, sans musiciens. L’on diÒ: le théâtre du monde, la scène mondiale et nous deux, nous ne savons plus ce que c’est. Nous deux, j’insiste sur ces mots, car aux étapes de ces longs voyages que nous faisions séparément, je le sais maintenant, nous étions vraiment ensemble, nous étions vraiment, nous nous. Ni toi, ni moi ne savions ajouter le temps qui nous avait séparés à ce temps pendant lequel nous étions réunis, ni toi, ni moi ne savions l’en soustraire.

Une ombre chacun, mais dans l’ombre nous l’oublions.

 

©Paul ÉLUARD, La vie immédiate

©Photographie de Guillaume HOOGVELD, Cîteaux mars 2015

Joë Bousquet / L’ Une, l’Autre & l’Une ou l’Autre

L’UNE

Longtemps on l’aura prise pour une autre
Celle dont la parole sera pure invention étant la vie même
Elle entrera par son corps dans la douceur de contenir univers entier et sans que le temps s’éveille sans que l’espace frémisse
Une femme la folle de sa voix qui sera la lampe de tous les ruisseaux
Depuis longtemps ils auraient dû annoncer sa venue mais leur parole n’avait fait le tour que de leur voix de leurs yeux et la terre évoluait dans l’espace enveloppée l’un vent auquel le langage des hommes n’était pas intérieur
Je la regarde avec toute ma chair à chaque instant
Mes regards la chassaient de mon amour mes yeux de sel l’avaient ôtée de devant moi
Ombrine la reine et l’ennemie de la musique
Une belle en velours dont mes soupirs me séparent
Et la sœur de la mort qui me viendra de moi

L’AUTRE

Pur profil qui t’es glissé dans ce monde entre deux sourires toi le nom de ma douceur de ma violence
Dans ton regard le visage qui est le secret de ton visage
Quand je t’attends depuis toujours mon bel enfant aux yeux de femme
Qu’en toi j’espère avec tes mots et que toutes les paroles du monde sont contre nous
…Et d’autres lèvres comme une image du silence sous ces lèvres que tu as de la même chair que mon cœur de la même couleur que ce qu’on ne peut voir

Si je pouvais te faire mienne à force de te trouver belle et me livrer en toi à l’homme que je suis
Et me blesser en te frappant abolir quelque chose de moi que je ne peux tuer que dans l’enfant que j’aime
Un autre temps commencerait dans ces mots trop clairs pour être compris
Va demeure l’horreur du sommeil dans le songe cette peur de mes yeux de se fermer sur moi
J’apprends à te parler de tout ce qui me brise à te détruire au nom de tout ce qui me lie

L’UNE OU L’AUTRE

La lampe de la chambre à travers les vitres de la porte avait regardé tout le soir la triste lampe de tous les vents
Une voix voulait atteindre on ne sait quoi en elle-même et soudain hors de toutes paroles
Domine son amour comme s’il n’y avait autour d’elle qu’un ciel vivant où le moindre geste tirerait des larmes de tout
Mais où donc est l’espace qui lirait l’exil dans les larmes

Une eau chuchote La dernière parole raisonnable est pour dire qu’on a fait mourir la raison
S’ouvrant à travers toi un regard pénètre tes yeux déshabille ta chair de celui que tu es
Ta bouche dans la nuit blanche d’un sourire ta face tous les gages de ta pensée |
Visage descellé aux mains de tes secrets pluie d’argent où boire au silence

Un frère pâle à travers le bonheur regardait triste­ment la route du bonheur Ton cœur a pris toute sa peine ses yeux prendront toute sa vie
Qu’auras-tu fait toi qui voulus à ton innocence d’avant les jours ouvrir avec tes mains toute l’étendue du désir

In La Connaissance du Soir, NRF, Poésie/Gallimard, 1947.

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