André Breton / Nadja

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À Julien Mérieau,

Nantes : peut-être avec Paris la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine, où certains regards brûlent pour eux-mêmes de trop de feux, où pour moi la cadence de la vie n’est pas la même qu’ailleurs (…)
où un esprit d’aventure au-delà de toutes les aventures habite encore certains êtres, Nantes, d’où peuvent encore me venir des amis, Nantes où j’ai aimé un parc : le parc de Procé.

J’ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher, mais qu’il ne saurait être question de se soumettre… J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer.

©ANDRÉ BRETON NADJA

Robert Desnos / Si tu savais

Si tu savais

Loin de moi et semblable aux étoiles et à tous les accessoires de la mythologie poétique,
Loin de moi et cependant présente à ton insu,
Loin de moi et plus silencieuse encore parce que je t’imagine sans cesse,
Loin de moi, mon joli mirage et mon rêve éternel, tu ne peux pas savoir.
Si tu savais.
Loin de moi et peut-être davantage encore de m’ignorer et m’ignorer encore.
Loin de moi parce que tu ne m’aimes pas sans doute ou, ce qui revient au même, que j’en doute.
Loin de moi parce que tu ignores sciemment mes désirs passionnés
Loin de moi parce que tu es cruelle.
Si tu savais.
Loin de moi, ô joyeuse comme la fleur qui danse dans la rivière au bout de sa tige aquatique, ô triste comme sept heures du soir dans les champignonnières.
Loin de moi silencieuse encore ainsi qu’en ma présence et joyeuse encore comme l’heure en forme de cigogne qui tombe de haut.
Loin de moi à l’instant où chantent les alambics, l’instant où la mer silencieuse et bruyante se replie sur les oreillers blancs.
Si tu savais.
Loin de moi, ô mon présent présent tourment, loin de moi au bruit magnifique des coquilles d’huîtres qui se brisent sous le pas du noctambule, au petit jour, quand il passe devant la porte des restaurants.
Si tu savais.
Loin de moi, volontaire et matériel mirage.
Loin de moi, c’est une île qui se détourne au passage des navires.
Loin de moi un calme troupeau de boeufs se trompe de chemin, s’arrête obstinément au bord d’un profond précipice, loin de moi, ô cruelle.
Loin de moi, une étoile filante choit dans la bouteille nocturne du poète. Il met vivement le bouchon et dès lors il guette l’étoile enclose dans le verre, il guette les constellations qui naissent sur les parois, loin de moi, tu es loin de moi.
Si tu savais.
Loin de moi une maison achève d’être construite.
Un maçon en blouse blanche au sommet de l’échafaudage chante une petite chanson très triste et, soudain, dans le récipient empli de mortier apparaît le futur de la maison : les baisers des amants et les suicides à deux et la nudité dans les chambres des belles inconnues et leurs rêves- à minuit, et les secrets voluptueux surpris par les lames de parquet.
Loin de moi,
Si tu savais.
Si tu savais comme je t’aime et, bien que tu ne m’aimes pas, comme je suis joyeux, comme je suis robuste et fier de sortir avec ton image en tête, de sortir de l’univers.
Comme je suis joyeux à en mourir.
Si tu savais comme le monde m’est soumis.
Et toi, belle insoumise aussi, comme tu es ma prisonnière.
Ô toi, loin de moi, à qui je suis soumis.
Si tu savais.

Robert Desnos

Abel Bonnard 1883-1968 / Le drame à droite, une sublime Langue ensevelie

 

bonnard

 

« Quand nous parlons d’un temps dramatique, ce mot a un sens précis : il veut dire que nous sommes pris dans une alternative qui ne nous permet plus d’exister médiocrement ; il nous faut vivre plus puissamment, ou bien disparaître, nous surpasser ou nous abolir. (…) La tragédie essentielle n’est pas de savoir quels dangers nous menacent, mais de définir d’abord ce qu’ils menacent en nous, car il importerait assez peu que nous fussions détruits, si nous avions rendu cette destruction légitime en ne valant presque rien. »

(Abel Bonnard, Les Modérés, Grasset, 1936.)

« On ne peut parler de la mort que très simplement, car déployer de l’éloquence sur ce sujet-là ne ferait que prouver qu’on n’a pas pensé à ce dont on parle. L’idée de la mort apparaît nécessairement au-delà de toute idée sérieuse de la vie, comme la mer au fond d’un grand paysage. Elle a en chacun de nous un caractère différent selon notre propre nature, notre âge et le plus ou moins d’attache que nous gardons à la vie que les circonstances nous ont faite. Quand, dans mes premières réflexions ma propre fin me faisait horreur, et plus encore, je crois, la pensée que ceux que j’aimais auraient à mourir.

Plus tard, quand nous avons en effet connu toute la monstruosité de la mort par la fin de ceux que nous aimons, il nous devient aisé de lui donner beaucoup moins d’importance quand il ne s’agit plus que de nous même, et de la considérer alors soit avec indifférence, soit avec plus ou moins d’attrait. Pour moi, cet attrait naît en partie des circonstances présentes. Très convaincu que nous assistons à une chute immense de l’homme, et que des forces matérielles d’une puissance irrésistible travaillent, sans cesse et partout, à réduire à l’uniformité, à l’insignifiance, à la platitude, ces êtres humains qui se signalaient jadis par la fantaisie de tant de caractères divers, persuadés que l’homme laisse derrière lui les sommets de l’art, de l’héroïsme et de la sainteté, assuré que ma propre patrie est dans le passé, il doit me devenir beaucoup plus facile de quitter un monde qui n’a plus rien pour me retenir et où je n’aurai à regretter que la lumière. Les vieillards d’hier avaient la tristesse de laisser leur monde durer après eux. Une mélancolie plus subtile est réservée à quelques uns d’entre nous : c’est d’avoir vu leur monde finir avant eux. Il ne leur reste plus qu’à rejoindre ce grand cortège doré qui s’éloigne, et j’avoue que parfois j’ai un peu honte de tarder. »

Abel Bonnard, Correspondance, 1968

Passe encore


Auto-Guillaume HOOGVELD @1997 Droits réservés©

Il va venir

le temps est soutiré il va

venir le temps est

soudainement

suspendu aux étrennes des privilégiés

qui passent à travers vallées monts et massifs

en se parant de longs manteaux de cristal

Passe encore que je perde la vue passe

encor que je passe mes yeux passent

encore que je coure après mon corps

avec exactitude que passent

Renoir Turner Pollock qu’il n y ait plus aucun mot à ajouter aucune encre à dévier de trait à dévier de vies à dévier

passe encore plaidoiries

pour que tu ne quittes pas les lieux

et me livre à la dalle cinglante et humide

Où j’aurais froid sans froid sans toi

Passe en or que tes yeux se dissolvent dans ton liquide amniotique

perçant la nuit avec une fente de métal hypnotique passe

encor bien que tu ne sois jamais venue                          jamais entendue                                 jamais ressentie jamais

compris le poids et la portée de la Littérature

qui projette sur la vie

son alcôve collégiale

qui fait rêver les vies et vivre les rêves

de ceux qui savent Aimer

passe encor que je perde la vue mais pas que

je te perde de vue                                 paradoxe oxymore                     j’en conviens

J’ai détroussé mon imagination pour toi

harponné la vermine

fracassé toute mauvaise fortune

passe encor bon cœur

mon ange ma petite fée tu manques à moi

Guillaume Hoogveld qui a appris à s’exposer au front

tout en étant omniscient

présent partout par la pensée par les actes

un petit peu moins qui vient qui passe

encore j’ai envie de te dire

Incarne ta vitesse et ne mets jamais de gants

pleinement intense

incarne ta liesse et donne-toi maintenant

le sourire que chaque nuit j’entendais dans la connivence accordée au vent

dans la bouteille jetée encore

et encore jetée dans tous les reflux d’un mouvement vers Toi

tu es encore l’écume qui force les pas

à me dépasser sans jamais passer

Disparaitre ?

Guillaume HOOGVELD @2013 Droits réservés©

Un quart d’heure pour la vie

VERDIER -Vue des falaises du Chasseron Fabienne VERDIER Droits réservés©

Dans le trait de la durée

dans la ligne de fuite

dans un bonheur d’heure d’été

dans la silencieuse et opaque mêlée du risque

dans la verte et immature section d’assaut

du sentiment de grâce,

se justifie le quart d’heure

d’une vie totale

et totalement accomplie

dans un face à face avec la tentation

Face à face inégal

avec la glace sans teint

sans être touché

affecté ou même

atteint

C’est cela

le quart d’heure qui promulgue la vie en Destin.

Guillaume HOOGVELD @2013 Droits réservés©

Le cri était presque parfait

Je n’ai pas mon

CRI

à dire

à perforer l’avenir

Mon cri à moi tout seul

Sachant libérer le ciel de son lourd potentiel

À peine possible

mais tout de même probable

À peine enviable

mais soudainement

PLAUSIBLE

Je recule devant ce qui touche au Visible_

Guillaume HOOGVELD 2013 Droits réservés©

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