TZARA / Extraits par milliers de voyages à parcourir dans l” Homme Approximatif” (1925-1930)

musial

même sous l’écorce des bouleaux la vie se perd en hypothèses sanglantes

où les pics picorent des astres et les renards éternuent des échos insulaires

mais de quelles profondeurs surgissent ces flocons d’âmes damnées

qui grisent les étangs de leur chaude paresse

est-ce le cygne qui gargarise son blanc d’eau

blanc est le reflet dont la vapeur se joue sur le frisson de l’otarie

dehors est blanc

une éclaircie chantante d’ailes absorbe le mistral dans sa corolle de paon

que l’arc-en-ciel décloue de la croix du souvenir

frottant les dents du ciel battant le linge à la rivière

tourbillonnent les moulins blancs

parmi les flocons d’âme que fument les opiomanes à l’ombre des éperviers

la bouche serrée entre deux nouvelles contraires s’agrippe

comme le monde imprévue entre ses mâchoires

et le son sec se casse contre la vitre

car jamais parole n’a franchi le seuil des corps

mort est l’élan qui faisait bouillir le mauvais temps

dans les récipients des pauvres hideuses têtes nos voisines

et malgré la bourbe citadine de nos sentiments

dehors est blanc

qu’importe le dégoût puisque notre force est plus ininflammable que la mort

et son ardeur ne détruira ni nos couleurs ni nos amours

coquillages et moellons stratifiés dans des étages de proverbes

le sens est le seul feu invisible qui nous consume

depuis l’origine du premier chiffre

les aviculteurs parlent un langage simple

formé d’un alphabet d’oiseaux aux blancs dehors

blanc est le doigt que les penseurs ont tant frotté contre leur tempe

nous ne sommes pas des penseurs

nous sommes faits de miroirs et d’air

et quand même insatisfaits obscurs moroses imper­méables

les dents de scie qui ornent notre front voisinent avec la mort

et sautent aux yeux d’une chose à l’autre tout le long du dictionnaire

frottant les dents du ciel battant le linge à la rivière

vomi des blanches crêtes le brouillard se coagule parmi nous

et bientôt serons-nous pris dans la matière dense et boueuse

bientôt serons-nous absorbés par la spongieuse léthar­gie du fer

qui dépasse de la longueur d’une douloureuse litanie la bière et le mensonge

surgi de quel glacier mordant dont le blanc dehors gargarisme de nuage

suce aux racines de nos iris le miel des siècles à venir

©Jean-Marc MUSIAL, ©Un dessin une nuit pour l’image

A propos de TZARA, lisons Hubert Juin de la NRF :

 

« On a dit que Dada débouchait sur le « néant ». C’est mal voir et comprendre Dada en même temps que Tzara : le mouvement et les ouvres établissent le « chaos ». Devant un monde dont l’ordre était inacceptable, il fallait dresser les leçons de l’extrême désordre. Cela se fit, par Tzara, de Zurich à Saint-Julien-le-Pauvre. Ce que Tristan Tzara, venu de Roumanie, avait dans le cour lors des premières manifestations du cabaret Voltaire, et qu’il conservera jusqu’à la fin sous la tente à oxygène, c’est la volonté d’une écriture capable de ne plus mentir : nous avons déplacé les notions et confondu leurs vêtements avec leurs noms aveugles sont les mots qui ne savent retrouver que leur place dès leur naissance leur rang grammatical dans l’universelle sécurité bien maigre est le feu que nous crûmes voir couver en eux dans nos poumons et terne est la lueur prédestinée de ce qu’ils disent… ces vers qui sont dans L’Homme approximatif soulignent à merveille ce long effort, cette ascèse, ce renfermement de deux années, bref, la vocation, la destination et la signification de ce poème ininterrompu. Il est juste de marquer que ce chef-d’œuvre – si l’on veut à toute force mettre des étiquettes périssables sur des événements qui ne le sont pas – est chef-d’œuvre, manifestement, du surréalisme. Cette affirmation juste est cependant une constatation fort banale. Je m’explique : dans ce tournant qui va de Dada au surréalisme, il n’y a pas, chez Tristan Tzara, rupture ou déchirement. Les mille anecdotes de la petite histoire littéraire (et qui ont leur importance) auraient tendance à nous cacher l’essentiel, qui est que Tzara, obéissant à cette logique supérieure qui n’est plus la logique commune, à cette raison autre qui n’est plus captive des infortunes du rationalisme étroit, poursuit – beaucoup plus solitaire que les documents ne le donnent à penser -, sa propre route. Il vient, hier, de tordre le cou à l’écriture, de la briser comme une canne en cent éclats sur son genou. Il a démontré les impostures du langage, les ridicules du poème, les vanités de l’apparat critique. Voilà qui est fait. La page est enfin blanche, et tellement qu’elle n’est plus une feuille de papier, mais une feuille d’arbre, un arbre, une main, une femme, un oiseau, la nuit. On écrit avec tout sur tout, voici la leçon. C’est alors, et dans ce temps, que Tzara se met à L’Homme approximatif, inventant l’écriture dans une autre langue que celle dont nous sommes couverts… » Hubert Juin.

 

Parce qu’il ne faut pas retenir sa vie.

LOAN 1997 BC NBARG OK

Parce que c’était ailleurs

Parce que c’était un brin de mai le printemps
Parce que c’était précisément
Comme souffle le temps

Parce que j’aimais trop le bonheur tout en craignant la Vie
Son rythme presto lento et ses coups kilométriques
Le legato élancé des morsures de l’ été
La triste fin des comiques
Toutes les attaques de panique

Parce que j’aimais trop le signe Femme
Leurs cœurs familiers et vulnérables
Quand la courbe et la droite s’associaient dans un langage
une profusion de lignes                         stimuli entre nous s’accomplissaient dans une même cage

Parce que j’aimais trop le cours des jours
Parce que je me sentais libre et libéré
Ni faim affective ni pain mouillé de la réclusion émotionnelle à perpétuité

Parce que je ne possédais rien hormis tout la joie du présent d’être ici ou là je m’en fichais
J’avais l’habitude héroïque de perdre mes passeports
En transit poursuivis par les aiguilleurs du ciel
Peu importe si mes coordonnées s’affichaient sur des projets malveillants
En temps réel un far west éloigné du temps émotionnel du temps d’un baiser
Une voile lancée sur l’atlantique et voilà une navigation solitaire qui les panique
C’est Google qui perd nos traces nos baisers

Parce que j’étais inspiré
Riche de mots
Riche en possibilités
Riche en réalités et assumant d’être souvent seul pour mieux échanger
gestuelles avec les étoiles

Parce que je n’ai jamais négocié avec l’imaginaire j’ai tout pris
De Villon Rutebeuf à Verlaine Reverdy et Pessoa

Ni trahi les promesses de l’enfance
Parce que je croyais à toute altérité
Parce qu’ impossible à vivre
Je restais un inouï inoublié attendant avec impatience l’oiseau profane
Brûlant feu follet
Avec un cœur qui frappe encore
Les yeux dans les yeux le sang dans le sang jusqu’à percer l’iris du regard féerique de l’autre…

Et me retrouver si vivant si vibrant si électrifié jusqu’au point critique où la biologie en moi s’est mise à pleurer mes excès.

©Guillaume HOOGVELD @2016 pour le texte et l’image

Libido moriendi. Exhumation des trois spectres de DADA.

rigautPour Jean-luc Bitton, qui a creusé les sillons de silex que Rigaut savait aiguiser et qui va publier LA Bio de Rigaut !

http://jlbitton.com/

La genèse surréaliste admet généralement trois noms, Rigaut, Cravan, Vaché, formant ce petit détachement précurseur, assimilé à Dada, qu’ici et là on désigne aujourd’hui par une formule qui se souvient d’Artaud : les trois suicidés de la société.

Annonciateurs d’un mouvement voué au « non-conformisme absolu », Jacques Rigaut, Arthur Cravan et Jacques Vaché sont allés, exemplairement, au bout de leur sincérité en instruisant contre eux un procès que sanctionne le châtiment suprême.

Comment expliquer ces suicides ? D’abord par la guerre, seul programme possible selon Clémenceau, qui râtissant parmi les amis de cœur, ébranlera une foi incertaine dans la vie. Ce sont les idiosyncrasies explosives. On observe pour chacun d’eux un tenace refus de l’ordre, de l’achevé, de tout effort carriériste et chez Cravan et Vaché une indifférence au nom propre.

Le désir de mort {libido moriendî) apparaît dans le cas de Rigaut (1899-1929) sous l’aspect d’une véritable vocation patiemment entretenue et qui éclatera dans une mise en scène si méticuleuse qu’elle place, avec lui, le suicide au rang de l’un des beaux-arts tout comme De Quincey voulait que fût l’assassinat. Rigaut mourra en se tirant un coup de revolver dans le cœur, étendu sur un lit qu’il a protégé pour ne pas le salir de sang. Dès ses premiers textes, les Propos amorphes publiés dans la revue en 1920, Rigaut affiche l’évidence de sa nullité en même temps que déjà il déclare n’avoir en lui aucune vie. Il signera « l’aventureman suicidé », multipliant les phrases définitives (« Vous êtes tous des poètes et moi je suis du côté de la mort », « Essayez si vous le pouvez d’arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière ») il imaginera la création d’une société reconnue d’utilité publique : l’Agence Générale du Suicide. Mise au service de ceux qui craignent de « se rater », l’A.G.S. propose la mort assurée grâce à des dispositifs modernes. Qu’on se rappelle le sombre gag des tarifs ; Electrocution, 200 F ; Revolver, 100 F ; Poison, 100 F ; Noyade, 50 F ; Mort Parfumée (taxe de luxe comprise), 500 F ; Pendaison, suicide pour pauvres, 5 F.

Dès lors, l’œuvre de Rigaut (textes épars et sectionnés, dialogues, pensées, brefs romans) consiste en une ritournelle obsessive de la fin que métaphorisera l’histoire de Lord Patchogue et de la traversée « facile et magique » du miroir. Une traversée qui ne conduit pas à un merveilleux paysage mais à la vie pareille à celle que l’on a quittée : « L’envers vaut l’endroit, il fallait s’y attendre ». Robert Desnos déplorera l’image que « les gens du monde voient en lui », celle d’un dandy, d’un élégant de bar. Beaucoup, en effet, feront coïncider Rigaut et son mariage avec Gladys Barber, une riche Américaine, lui offrant Rolls Royce et bijoux. Pour Desnos, ce rapprochement a valeur de cliché car la vie de Rigaut fut « un cas DADA ». Plusieurs fois immortalisé, son personnage inspira Le feu follet de Drieu La Rochelle et En joue ! de Philippe Soupault, l’écrivain qui nous regarde sur cette photographie provocante où il est armé d’un fusil et s’appelle à tirer, exerce, exercera toujours ce charme inexplicable que peuvent comprendre tous les individus sujets au vertige : l’attirance du vide.

Sa détermination à en finir, toute proche d’une érotique, spécialement dans sa quête du double, est sans comparaison avec celle de Cravan ou Vaché. Toutefois, une phrase permet d’établir un lien avec
l’étrange disparition d’Arthur Cravan : « Disparaître. Se perdre. La rue, se perdre dans la rue, un taxi, se perdre dans un taxi. Se perdre ». A travers ces mots, perce en effet le mystère du « rapt » de Fabian Avenarius Lloyd, le neveu d’Oscar Wilde, au large du Mexique.

Eternel déserteur en temps de guerre, fuyant tous les pays et toutes les attaches, Arthur Cravan né Lloyd (1881-1920) parut employer, sa courte vie durant, tous les moyens pour se dérober sans cesse. Au cours de ses échappées, il exerce divers métiers et quelquefois certaines ruses : au Canada où il vit dans une ferme, il se déguise en femme. Il est, mythiquement ou réellement, homme de chauffe sur un cargo, bûcheron, chevalier d’industrie, muletier, cueilleur d’oranges, charmeur de serpents, rat d’hôtel, cambrioleur… Doté d’une taille considérable et d’un vraisemblable talent de pugiliste, champion de France des mi-lourds, il affronte Jack Johnson, dans les arènes de Barcelone, pour le titre de champion du monde. Match perdu qui durera sept rounds.rigaut and co 1018 2

En fait, le poète boxeur donne tout son talent dans l’art de la provocation. André Salmon rapporte que Cravan regrettait que « le choléra n’ait pas emporté à trente ans les grands poètes. Mourir jeune, disait-il, leur eût épargné une vie mesquine ». Et Cendrars remarque qu’avant d’aller au bal, Cravan s’asseyait sur la palette de Delaunay. D’après Cendrars encore, le neveu de Wilde qui se disait être « le poète aux cheveux les plus courts du monde », aurait fait une conférence, le jour de la déclaration de la guerre, « annonçant à grand fracas qu’il allait se suicider en public ».

C’est dans les cinq numéros de la revue Maintenant, parus entre avril 1912 et mars 1915, que Cravan déploiera le maximum d’insolence. Unique collaborateur d’une publication qu’il vendait tantôt dans une poussette tantôt dans une voiture de quatre-saisons, il lance sous différents pseudonymes de redoutables piques contre Gide, Apollinaire et Suzanne Valadon, émaillant çà et là de traits cinglants (« Je ne comprendrai jamais comment Victor Hugo a pu, quarante ans durant, faire son métier. Toute la littérature, c’est : ta, ta, ta, ta, ta, ta ») et des positions sans équivoque ( » Je ne veux pas me civiliser »). Le refus de la civilisation, des coteries et des politesses mondaines l’incite au départ. A New York où il a débarqué en 1917, après avoir traversé sur le bateau qui transportait Trotsky, Cravan passe ses jours à déambuler, dormant la nuit dans Central Park. Il fait la connaissance de la poétesse Mina Loy, rencontre qui, selon Cendrars, « alluma une sorte de flamme surlunaire ». Sa situation de déserteur l’oblige à quitter New York. Il s’ensuit une cavale-western à travers l’Amérique pendant laquelle les lettres envoyées à Mina décrivent un être prêt « aux extrêmes et au suicide ». Le couple se reforme en 1918 — mariage contracté à Mexico — puis se sépare. Dès lors, le poète subit une période d’errance et de misère qui s’achève dans le golfe du Mexique où, d’après Breton, il « s’est engagé de nuit sur une embarcation des plus légères ». Une autre version de la mort de Cravan, moins répandue, moins funestement romantique, révélée par Jean-Pierre Begot avance que « la police mexicaine aurait fait état de deux corps d’hommes abattus près de la frontière au bord du Rio Grande del Norte ; le signalement de l’un d’eux — blond cendré et très grand — pouvait correspondre à celui du disparu ».

Des trois phénomènes avant- coureurs, celui qui obtiendra les plus grands égards est, sans doute, Jacques Vaché (1896-1919). A preuve la dédicace des Champs magnétiques, le premier livre surréaliste, et l’aveu de Breton selon lequel l’homme « aux cheveux rouges » et « aux yeux flamme morte » aurait bouleversé le cours de sa vie. Avec Vaché, rencontré à Nantes en 1916, Breton découvre l’humour « ubique » d’Alfred Jarry, Vumour sans h, cette « sensation de l’inutilité théâtrale — et sans joie — de tout ».

Avant de connaître Breton, Vaché s’était exercé à la dérision au sein d’un groupe de jeunes lycéens — Eugène Hu- blet, Pierre Bissérié, Jean Sarment — qui réalisait des revues où paradait une « vivifiante et féconde anarchie intellectuelle ». Vaché a déjà le goût des pseudonymes, le dégoût du nom propre. Il signe Monsieur Cocose, Tristan Hilar, Jacques d’O… critiques de livres et dessins. Deux romans de Jean Sarment, Ca- valcadour et Jean-Jacques de Nantes témoignent de ces facétieuses prémisses.

Toutefois, c’est dans Les lettres de guerre adressées à Breton, Fraenkel et Aragon que Vaché manifeste son style : une « totale indifférence ornée d’une paisible fumisterie ». Outre un solide mépris de l’uniforme et de « la grande lutte dressée sur un horizon de décadence », Vaché fait fuser rires et sifflets contre les écrivains, contre Apollinaire (« Il fait de bien bonnes « narrations »), Rimbaud (« Etes- vous sûr que Rimbaud ait existé ? »), Gide (« Vous ai-je dit que Gide était froid ? »). Mais cette insistante moquerie des dogmes et des caciques, Vaché ne se l’épargne pas. L’indifférence jetée au monde n’est pas un gage de supériorité. L’écrivain bardé de faux-noms s’offre un destin sinistre ou voyou : trappeur, voleur, chasseur, mineur, soudeur. Hélas cette promesse de vie aventurière sera rompue à Nantes par une « overdose » d’opium. On le découvre mort, dans une chambre de l’Hôtel de France, couché sans aucun vêtement au côté d’un comparse. L’auteur du Sanglant symbole et de blanche acétylène prend la fuite comme il l’avait prédit : « je mourrai quand je voudrai mourir…Mais je mourrai avec quelqu’un…Mourir jeune, c’est trop ennuyeux… ».

Rigaut, Vaché, Cravan appartienent désormais à la légende surréaliste où ils incarnent l’insoumission jusqu’au bout à travers l’acte de désobéissance extrême qui consiste à mourir avant l’heure et du même coup à saborder l’oeuvre et la consécration de l’oeuvre.

 

 

©Guy Darol

… Antonio Ramos Rosa, ou comment être poète au Portugal après la déflagration Pessoa

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Le papier, la table, le soleil, la plume…
A côté, la fenêtre. Et je ne possède rien
et je ne suis rien de ce que j’écris. Et je n’attends rien
de tout ce que j’attends.

Tandis que j’écris je ne suis pas ne veux rien
n’écoute ni les paroles ni le silence.
J’aligne des mots mais n’avance pas encore.
Je suis assis à une table pauvre et immobile.

Le papier, la table, le soleil, la plume…
Rien ne commence, même à l’ombre je ne respire pas.
Tout est clair et distinct.
Tout est sûr ou obscur. J’avance en vain.

Je ne veux pas attendre,
je ne veux pas voguer sur le doux océan des mots.
Je ne veux cheminer qu’avec le corps que je suis,
je veux, sans vouloir, être le sang même,
muscles, langue, bras, jambes, sexe,
la même certitude occulte et unique, si souvent évidente,
la même force en alerte qui bat dans les poignets,
la même nuit ouverte que j’étends au jour entier,
la même danse, haute et souple, d’un corps vivant!

Mais je suis aujourd’hui dans l’intervalle
où l’ombre entière est froide et le sang est pauvre.
J’écris pour ne pas vivre sans espace,
pour que le corps ne meure pas dans l’ombre froide.

Je suis l’incommensurable pauvreté d’une page.
Je suis un champ en déshérence. La rive
à bout de souffle.

Mais le corps ne s’arrête jamais, le corps sait
la science exacte de la navigation dans l’espace,
le corps s’ouvre au Jour, circule en plein jour,
le corps peut vaincre l’ombre froide du jour.

Tous les mots s’éclairent
au feu sûr du corps dévêtu,
tous les mots restent nus
dans ton ombre ardente.

 

 

Droits de la traduction Editions lettres vives©

Droits en langue originale réservés à l’auteur

Image : Dubuffet, détail capturé par Guillaume HOOGVELD© (Logogriphe aux Pales, Collection Peggy Guggenheim, Venezia.)

 

 

J’ai en moi

 

J’ai été moi
J’ai été moi sous tous les souffles
La main coupée                    mes idiomes alertes

J’ai en moi tous les crépuscules qui s’affaissent dès que les yeux des amants ne savent plus se parler

J’ai en moi toutes les localités
Mille lieux de béton sous la mer
mille manières de battre le fer
Entre deux gazoducs je pèse la couleur de l’été

on m’avait promis sa venue
Promis qu’il serait durée et volupté

J’ai en moi toute une volonté en peau de chagrin
J’ai en moi une péninsule qui ne parle plus le même langage que l’exil
un baiser hors du temps
qui n’a pas existé faute d’avoir été incrédule ce baiser qui a pas existé
Mais qui pourtant un jour n’existe plus

J’ai en moi toute la vanité des maladies vénéneuses
J’ai sur moi la loi du silence
un contrat sur une silhouette
J’ai sur moi une seconde d’agitation
J’ai sur moi la réponse à vos questions

J’ai en moi la fin du monde
La fin des cadrans solaires
La fin des carnages d’hiver
J’ai en moi la honte du monde
Tout cela à porter sur mes épaules
Tout ça pour donner du sens à la vitesse
Le vent dans le dos les pâles figures se dressent
puis se délient à l’emporte pièce

Comptez
Dressez
Domptez en vous la pulsion qui vous pousse à tout décomposer
Après tant de démesure plaquée sur les murs
Et de la pensée au geste habitez un train ce soir
Un train une vielle micheline de nuit vers Lisbonne
Où là bas vous attend un feu frère
Qui loge rue Douradores
Que dis – je un feu de fiction alimenté par l’extrême pluralité de ses noms
Ô Fernando où glisses-tu ?

J’ai promis à mes amis
D’avoir assez d’yeux et de nerfs
Pour ramener à même leurs blocs de béton
Mille saudade exfiltrées
D’une lagune d’un bleu hérissé par le vert

J’ai en moi toute la finitude de nos vies,  l’impact et la folie.

J’ai en moi ma propre absence.

 

©Guillaume HOOGVELD @2016 pour le texte et l’image

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