
Notre société est basée sur le secret

Je déserte tranquillement
il y a ici trois individus formellement anonymes et identifiés
dans la Baixa qui fourmillent à Lisbonne qui dépêchent leurs pas
ils sont pressés par leur comptabilité
le temps imparti leur est perdu d’avance
il s n’avaient pas la force nerveuse de leurs affectations
ils s’appelaient Alberto Ricardo Bernardo et autant d’ autres dans le miroir
avec leurs mémoires ajustées avec brio
ils réfléchissaient leurs alter-égos
mais aucune importance ils s’appelaient personne
ils étaient liés par le baptême de la différence et de l’exception
avec toujours ces pas précédant leurs silhouettes comme des obligations
comme une si une autorité les menaçaient
manifestes du génie le Poète se décime se découple se défigure
sans perdre rien qu’une seule fois l’accent tonique de la verticalité
une cohérence de l’être à plusieurs intimes
Pessoa nous a laissé en deçà des siens une malle assommante pour ses victimes consentantes
Dans toutes les capitales du Monde qu’il n’ a pas enveloppées de son ultimatum prêchant violence ordre regards d’un fado vers les hommes un à un qui partent en mer
que toutes les femmes pleurent sans être amères
Autant de coordonnées où il n’a pas risqué d’être intranquille en série
il vient nous dire qu’un seul homme était trop peu pour être spontanément en vie
pour ne pas finir cliché ou curiosité maladive
il me reste toutes les formes de situations probables le peu d’espace créé qu’il nous a laissé
Alors Je m’en vais tranquillement et heureusement il bruine une enveloppe me ruine le souvenir
un filet d’air et tout s’apaise il y aurait presque un Dieu assis sur les chaises trop longues
Ce qui me donne des raisons de ne plus rien attendre sinon l’atome du Royaume
Je m’en vais donc abstrait comme la lecture d’une équation à mille et ZÉRO inconnue
Rien ne sert de déconstruire les anciens
j’ai du contenir le mot vécu de ma disparition et de la perte successive des miens éblouis par une force de mots dont j’ai du recouvrer l’alphabet il y si peu
Je suis de retour dans la Capitale tout en moi d’ailleurs résonne en Majuscule ou lettre magistrale je n’ai rien à dire ni à écouter tout ce qui rôde été hiver en italique
Juste peur de la montée des eaux au niveau des étoiles sommeillantes
Je m’en vais tranquillement aussi volatile qu’un vol d’hirondelles traversant le présent pour mieux rejeter l’abîme
dressé en Delta V jusqu’aux trop courtes échelles
Se perpétuant pluriel des hauteurs à la cime
Je m’en vais coupé du monde préoccupé des exactions du réel sur ma surface tectonique
Je m’en vais aussi tranquille que quelqu’un qui aurait fait des aveux sur les pages retouchées, publicités des magazines – ou actes intimes formant un nouveau storytelling
quelqu’un qui aurait lâché sa source aux services de renseignements
qui aurait cédé sous polygraphe pour sauver son présent
sans se rétracter devant les figures acides de la peur
Tranché sur le visage d’un hologramme retouché aux arguments féminins livrés à l’arnaque des couverture
Ne vous laissez pas séduire !
Je m’en vais tranquillement compte en banqueroute avec une longueur de créanciers illimitée et inimitable
Je m’en vais sans avoir dit merci mais après avoir justifié mes actes sans le regret
Ne vous laissez pas réduire !
Que peut donc regretter un homme qui se débat dans l’intimité des filets noirs des derniers lecteurs Ô Littérature on t’a vendu pour une poignée de pixels sous compression arbitraire
France tu nous a donné les Lumières du phosphore blanc
Tu n’en a pas fini de nous mentir droit dans les yeux par l’aveuglement de ta mer à boire
Ta bible ce sont tes actes sans audace à la petite semaine
La transformation de la valeur d’estime en valeur d’échange
Cette manière bien à elle de nous contenir en traitre avec la famine d’être soi
à la petite saison de fusiller l’Esprit
alors que les pas retrouvés des poètes de Lisbonne marquent à jamais nos pavés intérieurs
Seul celui qui a su contenir un monde sait o combien il peut se mettre encore à trembler
quatre clous pour une croix
Un clou seul pour une seule pluralité.
AUTEUR : Guillaume HOOGVELD 2018
Pour toute information, demande d’affiliation, de promotion, d’échanges, de participation au site en tant qu’auteur ou au back-office écrire directement au WEBMASTER
Bill Ashtray
(postmaster@guillaumehoogveld.net)

On mesure la durée de vie d’une étoile à l’instant où elle nous parvient
C’est à dire : son dernier souffle.
Nous sommes tous des étoiles
en quête de satellites
Et nous sommes satellites des mains
qui se tendent
Et des bras que nous offrons
Nous sommes la lumière fendue par un voile assassin que jette
Discontinue la pesanteur qui nous mène à nos dernières fenêtres
À ce temps en nous qui guette
Au savant goutte à goutte
Nous sommes le cri de la foi
Nous sommes cette unité, ce 1+1 qui sera toujours un
Nous opinons savamment et penaud entre l’enclume et le mot
Les rails et le lit
Le fer et le bronze
Le sexe et l’affection
La mort qui raille
Le chant qui s’aiguise comme un lierre asphyxié
Nous sommes enfin
De toute éternité
Causes et conséquences
Hasard et Beauté.
©Guillaume HOOGVELD @2010 pour le texte et la photographie

Fils et petit-fils de fonctionnaire, élevé par une regrettable grand-mère, Mallarmé sent croître en lui de bonne heure une révolte qui ne trouve pas son point d’application. La société, la nature, la famille, il conteste tout, jusqu’au pauvre enfant pâle qu’il aperçoit dans la glace. Mais l’efficacité de la contestation est en raison inverse de son étendue. Bien sûr, il faut faire sauter le monde : mais comment y parvenir sans se salir les mains. Une bombe est une chose au même titre qu’un fauteuil empire : un peu plus méchante, voilà tout ; que d’intrigues et de compromissions pour pouvoir la placer où il faut. Mallarmé n’est pas, ne sera pas anarchiste : il refuse toute action singulière ; sa violence – je le dis sans ironie – est si entière et si désespérée qu’elle se change en calme idée de violence. Non, il ne fera pas sauter le monde : il le mettra entre parenthèses. Il choisit le terrorisme de la politesse; avec les choses, avec les hommes, avec lui même, il conserve toujours une imperceptible distance. C’est cette distance qu’il veut exprimer d’abord dans ses vers.
Au temps des premiers poèmes, l’acte poétique de Mallarmé est d’abord une recréation. Il s’agit de s’assurer qu’on est bien là où l’on doit être. Mallarmé déteste sa naissance : il écrit pour l’effacer. Comme le dit Blanchot, l’univers de la prose se suffit et il ne faut pas compter qu’il nous fournira de lui-même les raisons de le dépasser. Si le poète peut isoler un objet poétique dans le monde, c’est qu’il est déjà soumis aux exigences de la Poésie ; en un mot il est engendré par elle. Mallarmé a toujours conçu cette « vocation » comme un impératif catégorique. Ce qui le pousse, ce n’est pas l’urgence des impressions ; leur richesse ni la violence des sentiments. C’est un ordre : « Tu manifesteras par ton œuvre que tu tiens l’univers à distance. » Et ses premiers vers, en effet, n’ont d’autre sujet que la Poésie elle- même. On a fait remarquer que l’Idéal dont il est sans cesse question dans les poèmes reste une abstraction : le travestissement poétique d’une simple négation : c’est la région indéterminée dont il faut bien se rapprocher quand on s’éloigne de la réalité. Elle servira d’alibi : on dissimulera le ressentiment et la haine qui incitent à s’absenter de l’être en prétendant qu’on s’éloigne pour rejoindre l’idéal. Mais il eût fallu croire en Dieu : Dieu garantit la Poésie. Les poètes de la génération précédente étaient des prophètes mineurs : par leur bouche, Dieu parlait. Mallarmé ne croit plus en Dieu.
Or les idéologies ruinées ne s’effondrent pas d’un seul coup, elles laissent des pans de murs dans les esprits. Après avoir tué Dieu de ses propres mains, Mallarmé voulait encore une caution divine ; il fallait que la Poésie demeurât transcendante bien qu’il eût supprimé la source de toute transcendance : Dieu mort, l’inspiration ne pouvait naître que de sources crapuleuses. Et sur quoi fonder l’exigence poétique. Mallarmé entendait encore la voix de Dieu mais il y discernait les clameurs vagues de la nature. Ainsi, le soir, quelqu’un chuchote dans la chambre — et c’est le vent. Le vent ou les ancêtres : il reste vrai que la prose du monde n’inspire pas de poèmes ; il reste vrai que le vers exige d’avoir existé déjà ; il reste vrai qu’on l’entend chanter en soi avant de l’écrire. Mais c’est par une mystification : car le vers neuf qui va naître, c’est en fait un vers ancien qui veut ressusciter.
Ainsi les poèmes qui prétendent monter de notre cœur à nos lèvres, remontent, en vérité, de notre mémoire. L’inspiration ? Des réminiscences, un point c’est tout. Mallarmé entrevoit dans l’avenir une jeune image de lui-même qui lui fait signe; il s’approche : c’était son père. Sans doute le temps est-il une illusion : le futur n’est que l’aspect aberrant que prend le passé aux yeux de l’homme. Ce désespoir — que Mallarmé nommait alors son impuissance, car il l’inclinait à refuser toutes les sources d’inspiration et tous les thèmes poétiques qui ne fussent pas le concept abstrait et formel de Poésie — l’incite à postuler toute une métaphysique, c’est à dire une sorte de matérialisme analytique et vaguement spinoziste. Rien n’existe que la matière, éternel clapotis de l’être, espace « pareil à soi qu’il s’accroisse ou se nie ». L’apparition de l’homme transforme pour celui-ci l’éternel en temporalité et l’infini en hasard. En elle-même en effet la série infinie et éternelle des causes est tout ce qu’elle peut être ; un entendement tout connaissant en saisirait peut-être l’absolue nécessité. Mais pour un monde fini le monde apparaît comme une perpétuelle rencontre, une absurde succession de hasards. Si cela est vrai, les raisons de notre raison sont aussi folles que les raisons de notre cœur, les principes de notre pensée et les catégories de notre action sont des leurres : l’homme est un rêve impossible. Ainsi l’impuissance du poète symbolise l’impossibilité d’être homme. Il n’y a qu’une tragédie, toujours la même « et qui est résolue tout de suite, le temps d’en montrer la défaite qui se déroule fulguramment ». Cette tragédie : « il jette les dés. Qui créa se retrouve la matière, les blocs, les dés. » Il y avait les dés, il y a les dés ; il y avait les mots, il y a les mots.
L’homme : l’illusion volatile qui voltige au-dessus des mouvements de la matière. Mallarmé, créature de pure matière, veut produire un ordre supérieur à la matière. Son impuissance est théologique : la mort de Dieu créait au poète le devoir de le remplacer; il échoue. L’homme de Mallarmé comme celui de Pascal s’exprime en termes de drame et non en termes d’essence :
« Seigneur latent qui ne peut devenir », il se défini par son impossibilité. « C’est ce jeu insensé d’écrire, s’arroger en vertu d’un doute quelque devoir de tout recréer avec des réminiscences. » Mais « la Nature a lieu, on n’y ajoutera pas ». Aux époques sans avenirs, barrées par la volumineuse stature d’un roi ou par l’incontestable triomphe d’une classe, l’invention semble une pure réminiscence : tout est dit, l’on vient trop tard. Ribot fera bientôt la théorie de cette impuissance en composant nos images mentales avec des souvenirs.
On entrevoit chez Mallarmé une métaphysique pessimiste : il y aurait dans la matière, informe infinité, une sorte d’appétit obscur de revenir sur soi pour se connaître : pour éclairer son obscure infinité elle produirait ces lambeaux de pensées qu’on appelle des hommes, ces flammes déchirées. Mais la dispersion infinie arrache et disperse l’Idée. L’homme et le hasard naissent en même temps et l’un par l’autre. L’homme est un raté, un « loup » parmi les « loups ». Sa grandeur est de vivre son défaut de fabrication jusqu’à l’explosion finale. N’est-il pas temps d’exploser ? Mallarmé, à Tournon, à Besançon, à Avignon, a très sérieusement envisagé le suicide. D’abord c’est la conclusion qui s’impose : si l’homme est impossible, il faut manifester cette impossibilité en la poussant jusqu’au point où elle se détruit elle-même. Pour une fois la cause de notre action ne saurait être la matière. L’être ne produit que de l’être ; si le Poète choisit le non-être en conséquence de sa non-possibilité, c’est le Non qui est la cause du Néant: un ordre humain s’établit contre l’être par la disparition même de l’homme. Avant Mallarmé, Flaubert, déjà, faisait tenter saint Antoine en ces termes : « (Donne-toi la mort.) Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc. Il t’a créé, tu vas détruire son œuvre, toi, par ton courage, librement. » N’est-ce pas ce qu’il a toujours voulu : il y a dans le suicide qu’il médite quelque chose d’un crime terroriste. Et n’a-t-il pas dit que le suicide et le crime étaient les seuls actes surnaturels que l’on puisse faire. Il appartient à certains hommes de confondre leur drame avec celui de l’humanité ; c’est ce qui les sauve : pas un instant Mallarmé ne doute que l’espèce humaine, s’il se tue, ne viendra mourir en lui toute entière ; ce suicide est un génocide. Disparaître : on rendrait à l’être sa pureté. Puisque le hasard surgit avec l’homme, avec lui il s’évanouira : « L’infini enfin, échappe à ma famille, qui en a souffert — vieil espace — pas de hasard. Ceci devait avoir lieu dans les combinaisons de l’Infini. Vis-à-vis de l’Absolu Nécessaire — extrait l’Idée. » A travers des générations de poètes, lentement, l’idée poétique ruminait la contradiction qui la rend impossible. La mort de Dieu fit tomber le dernier voile : il était réservé à l’ultime rejeton de la race, de vivre cette contradiction dans sa pureté — et d’en mourir, donnant ainsi la conclusion poétique de l’histoire humaine. Sacrifice et génocide, affirmation et négation de l’homme, le suicide de Mallarmé reproduira le mouvement des dés : la matière se retrouve matière.
Si pourtant la crise ne s’est pas dénouée par sa mort, c’est qu’un « éclair absolu » est venu frapper à ses vitres : dans cette expérience à blanc de la mort volontaire, Mallarmé découvre tout à coup sa doctrine. Si le suicide est efficace, c’est qu’il remplace la négation abstraite et vaine de tout l’être par un travail négatif. En termes hégéliens on pourrait dire que la méditation de l’acte absolu fait passer Mallarmé du « stoïcisme », pure affirmation formelle de la pensée en face de l’être- libre, au scepticisme qui « est la réalisation de ce dont le stoïcisme est seulement le concepts ( Dans le scepticisme ) la pensée devient la pensée parfaite, anéantissant l’être du monde dans la multiple variété de ses déterminations et la négativité de la conscience de soi devient négativité », le premier mouvement de Mallarmé a été le recul du dégoût et la condamnation universelle. Réfugié en haut de sa spirale, l’héritier « n’osait bouger », de peur de déchoir.
Mais il s’aperçoit à présent que la négation universelle équivaut à l’absence de négation. Nier est un acte : tout acte doit s’insérer dans le temps et s’exercer sur un contenu particulier. Le suicide est un acte parce qu’il détruit effectivement un être et parce qu’il fait hanter le monde par une absence. Si l’être est dispersion, l’homme en perdant son être gagne une incorruptible unité ; mieux, son absence exerce une action astringente sur l’être de l’univers; pareille aux formes aristotéliciennes, l’absence resserre les choses, les pénètre de son unité secrète. C’est le mouvement même du suicide qu’il faut reproduire dans le poème. Puisque l’homme ne peut créer, mais qu’il lui reste la ressource de détruire, puisqu’il s’affirme par l’acte même qui l’anéantit, le poème sera donc un travail de destruction. Considérée du point de vue de la mort, la poésie sera, comme le dit fort bien Blanchot, « ce langage dont toute la force est de n’être pas, toute la gloire d’évoquer, en sa propre absence, l’absence de tout ». Mallarmé peut écrire fièrement à Lefébure que la Poésie est devenue critique. En se risquant tout entier, Mallarmé s’est découvert, sous l’éclairage de la mort, dans son essence d’homme et de poète. Il n’a pas abandonné sa contestation de tout, simplement il la rend efficace. Bientôt il pourra écrire que
« le poème est la seule bombe ». C’est au point qu’il lui arrive de croire qu’il s’est tué pour de bon.
Ce n’est pas par hasard que Mallarmé écrit le mot « Rien » sur la première page de ses Poésies complètes. Puisque le poème est suicide de l’homme et de la poésie, il faut enfin que l’être se referme sur cette mort, il faut le que le moment de la plénitude poétique corresponde à celui de l’annulation. Ainsi la vérité devenue de ces poèmes, c’est le néant : « Rien n’aura eu lieu que le lieu. » On connaît l’extraordinaire logique négative qu’il a inventée, comment sous sa plume, une dentelle s’abolit à n’ouvrir qu’une absence de lit pendant que le « pur vase d’aucun » agonise sans consentir à rien espérer qui annonce une rose invisible ou comment une tombe ne s’encombre que « du manque de lourds bouquets ».
« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » donne un exemple parfait de cette annulation interne du poème. « Aujourd’hui » avec son futur n’est qu’une illusion, le présent se réduit au passé, un cygne qui se croyait agir n’est qu’un souvenir de lui-même et sans espoir s’immobilise « au songe froid de mépris »; une apparence de mouvement s’évanouit, reste la surface infinie et indifférenciée du gel. L’explosion des couleurs et des formes nous révèle un symbole sensible qui nous renvoie à la tragédie humaine et celle-ci se dissout dans le néant : voilà le mouvement interne de ces poèmes inouïs qui sont à la fois des paroles silencieuses et des objets truqués. Pour finir, dans leur disparition même, ils auront évoqué les contours de quelque objet
« échappant qui fait défaut » et leur beauté même sera comme une preuve a priori que le défaut d’être est une manière d’être.
Fausse preuve : Mallarmé est trop lucide pour ne pas comprendre que nulle expérience singulière ne contredira les principes au nom desquels on l’établit. Si le Hasard est au commencement, « jamais un coup de dés l’abolira ». Dans un acte où le hasard est en jeu, c’est toujours le hasard qui accomplit sa propre Idée en s’affirmant ou en se niant. Dans le poème, c’est le hasard lui- même qui se nie ; la poésie née du hasard et luttant contre lui abolit le hasard en s’abolissant parce que son abolition symbolique est celle de l’homme. Mais tout cela, au fond, n’est qu’une supercherie. L’ironie de Mallarmé naît de ce qu’il connaît l’absolue vanité et l’entière nécessité de son œuvre et qu’il y discerne ce couple de contraires sans synthèse qui perpétuellement s’engendre et se repousse : le hasard qui crée la nécessité, illusion de l’homme — ce morceau de nature devenu fou — la nécessité créant le hasard comme ce qui la limite et la définit a contrario, la nécessité niant le hasard « pied à pied » dans les vers, le hasard niant à son tour la nécessité puisque le full- employment des mots est impossible et la nécessité abolissant à son tour le hasard par le suicide du Poème et de la poésie. Il y a chez Mallarmé un mystificateur triste : il a créé et maintenu chez ses amis et disciples l’illusion d’un grand œuvre où soudain se résorberait le monde ; il prétendait s’y préparer. Mais il en connaissait parfaitement l’impossibilité. Il fallait simplement que sa vie même parût subordonnée à cet objet absent : l’explication orphique de la Terre (qui n’est autre que la poésie elle-même); et je ne crois pas qu’il n’ait pas conçu sa mort comme devant éterniser ce rapport à l’orphisme comme la plus haute ambition du poète et son échec comme la tragique impossibilité de l’homme. Un poète mort à vingt-cinq ans, tué par le sentiment de son impuissance : c’est un fait divers. Un poète de cinquante-six ans qui meurt au moment où il a compris peu à peu tous ses moyens et où il se dispose à commencer son œuvre, c’est la tragédie même de l’homme. La mort de Mallarmé est une mystification mémorable.
Mais c’est une mystification par la vérité : « Histrion véridique de lui-même », Mallarmé a joué devant tous pendant trente ans cette tragédie à un seul personnage qu’il a souvent rêvé d’écrire. Il fut le « seigneur latent qui ne peut devenir juvénile ombre de tous, ainsi tenant du mythe imposant aux vivants un effacement subtil et par le subtil envahissement de sa
présence ». Dans le système complexe de cette comédie, ses poésies devaient être des échecs pour être parfaites. Il ne suffisait pas qu’elles abolissent langage et monde, ni même qu’elles s’annulassent ; il fallait encore qu’elles fussent de vaines ébauches au regard d’une œuvre inouïe et impossible que le hasard d’une mort l’empêcha de commencer. Tout est dans l’ordre si l’on considère ces suicides symboliques à la lumière d’une mort accidentelle, l’être à la lumière du néant. Par un retour imprévu, ce naufrage atroce donne à chacun des poèmes réalisés une nécessité absolue.
Leur sens le plus poignant vient de ce qu’ils nous enthousiasment et de ce que leur auteur les tenait pour rien. Il leur donna leur dernière touche quand, la veille de sa mort, il feignit de ne penser qu’à son œuvre future et quand il écrivit à sa femme et à sa fille : « Croyez que cela devait être très beau ». Vérité ? Mensonge ? Mais c’est l’homme même, tout l’homme que veut être Mallarmé : l’homme mourant sur tout le globe d’une désintégration de l’atome ou d’un refroidissement du Soleil et murmurant à la pensée de la Société qu’il voulait construire :
« Croyez que cela devait être fort beau ».
Héros, prophète, mage et tragédien ce petit homme féminin, discret, peu porté sur les femmes mérite de mourir au seuil de notre Siècle : il l’annonce. Plus et mieux que Nietzsche, il a vécu la Mort de Dieu ; bien avant Camus, il a senti que le suicide est la question originelle que l’homme doit se poser ; sa lutte de chaque jour contre le hasard, d’autres la reprendront sans dépasser sa lucidité ; car il se demandait en somme : peut-on trouver dans le déterminisme un chemin pour en sortir ? Peut-on renverser la praxis et retrouver une subjectivité en réduisant l’univers et soi même à l’objectif : il applique systématiquement à l’art ce qui n’était encore qu’un principe philosophique et devait devenir une maxime de la politique : « Faire et en faisant se faire » peu avant le développement gigantesque des techniques, il invente une technique de la poésie ; au moment où Taylor s’avisait de mobiliser les hommes pour donner à leur travail sa pleine efficacité, il mobilise le langage pour assurer le plein rendement des mots. Mais ce qui touchera plus encore, me semble-t-il, c’est cette angoisse métaphysique qu’il a pleinement et si modestement vécue. Pas un jour ne s’est écoulé sans qu’il ne fût tenté de se tuer et, s’il a vécu, c’est pour sa fille. Mais cette mort en sursis lui donnait une sorte d’ironie charmante et destructive : son « illumination native ». Ce fut surtout l’art de trouver et d’établir dans sa vie quotidienne et jusque dans sa perception un « deux à deux rongeur », où il engageait tous les objets de ce monde.
Il fut tout entier poète, tout entier engagé dans la destruction critique de la poésie par elle-même : et en même temps, il restait dehors ; sylphe des froids plafonds, il se regarde : si la matière produit la poésie, peut-être la pensée lucide de la matière échappe-t-elle au déterminisme ? Ainsi sa poésie même est entre parenthèses ; on lui envoya un jour quelques dessins qui lui plurent ; mais il s’attacha tout particulièrement à un vieux mage souriant et triste: « Parce que, dit-il, il sait bien que son art est une imposture. Mais il a aussi l’air de dire : « C’eût été la vérité. »
Préface de Sartre à l’édition de Poésie/ Gallimard de 1945
Document inédit sur la toile numérisé par Guillaume Hoogveld et mis en page par François Alaouret.

NANTES BY NIGHT 12/11/17
©Guillaume HOOGVELD
Vous y êtes
Vous accédez à une page
une page gravée à la mine de plomb puis bloquée dans un data center de misère froide
Comme toutes les pages du globe
elle est inachevée
mais restez ici
nous n’avons que si peu de temps pour miser sur l’Horizon
Espérance j’entends ta résonance
frapper contre nos consciences
le temps des mots est une avenue
le temps de la fièvre et de l’intensité est un temps qui se résout par un clash avec les éléments solides
et nous sommes forts vous êtes forts et déterminés si vous avez la bonne idée de lire ces mots
qui n’ont de causes que les rêves
et une ambition sans trêve
qui sont écrits pour pallier à l’absence de fleurs dans le paysage des bitumes
plus de papaver somniferum dans l’oxygène du désert ambiant
Attendez j’entends à ma fenêtre
quelqu’un qui rit
qui se fait sa fête
le cri d’Edvard Munch
à la bonne heure par tous les moyens
les moyens du sort
je retrouve ma suspicion
Fatwa parmi les fatwas je suis visé
ciblé par un hologramme
sous les formes aigue d’un programme
Attentat à la laideur
Mais je suis aussi protégé
par les moyens du sort
car c’est avant tout pour la pensée que nous précédons l’histoire
c’est bien cela
Un souffle jusqu’à la fin du monde
nous n’avons pas combattu le terrorisme mais la terreur de la bêtise reste un domaine qui nous pose un problème
un vertige
car c’est ni le sang ni la poudre qui détruiront le globe
c’est la bêtise
Savez de facto qu’il y a des pièges à cons qui fonctionnent encore
le journal télévisé ou la Pravda en TNT qui émet encore ses acouphènes de mort
Pour vous recenser
pour vous flatter
pour vous séduire sans vous convaincre
pour vous dire que vous êtes la prochaine star
que vous aurez votre gloire de l’heure
vous l’aurez
et c’est la condition qu’on vous met sur vos attributs de conscience
Validez les lois qui vous rabaissent
il n’a plus que de la fausse monnaie en espèces
qu’il est temps de mettre en pièces.
Vous y êtes
et si nous y sommes
c’est par un coup de téléphone dans la tempe
que nous aurons notre ultimatum.
C’est ainsi
qu’il est temps de perdre le pouvoir.
©Guillaume HOOGVELD @2018 pour le texte et la photographie

Je porte dans mon cœur
comme dans un coffre impossible à fermer tant il est plein,
tous les lieux que j’ai hantés,
tous les ports où j’ai abordé,
tous les paysages que j’ai vus par des fenêtres ou des hublots,
ou des dunettes, en rêvant,
et tout cela, qui n’est pas peu, est infime au regard de mon désir.
L’entrée de Singapour, au petit jour, de couleur verte,
le corail des Maldives dans la touffeur de la traversée,
Macao à une heure du matin… Tout à coup je m’éveille…
Yat-lô-lô- lô-lô – lô-lô- lô…Ghi …
Et tout cela résonne en moi du fond d’une autre réalité…
L’allure nord-africaine quasiment de Zanzibar au soleil…
Dar es-Salam (la sortie est difficile…)
Majunga, Nossi-Bé, Madagascar et ses verdures…
Tempêtes à l’entour de Guardafui…
Et le cap de Bonne-Espérance, net dans le soleil du matin…
Et la ville du Cap avec la Montagne de la Table au fond…
J’ai voyagé en plus de pays que ceux où j’ai touché,
vu plus de paysages que ceux sur lesquels j’ai posé les yeux,
expérimenté plus de sensations que toutes les sensations que j’ai
éprouvées,
car, plus j’éprouvais, plus il me manquait à éprouver,
et toujours la vie m’a meurtri, toujours elle fut mesquine, et moi
malheureux
A certains moments de la journée il me souvient de tout cela, dans
l’épouvante,
je pense à ce qui me restera de cette vie fragmentée, de cet apogée,
de cette route dans les tournants, de cette automobile au bord du
chemin, de ce signal,
de cette tranquille turbulence de sensations contradictoires,
de cette transfusion, de cet insubstanciel, de cette convergence diaprée,
de cette fièvre au fond de toutes les coupes,
de cette angoisse au fond de tous les plaisirs,
de cette satiété anticipée à l’anse de toutes les tasses,
de cette partie de cartes fastidieuse entre le Cap de Bonne-Espérance et
les Canaries
La vie me donne-t-elle trop ou bien trop peu ?
Je ne sais si je sens trop ou bien trop peu, je ne sais
s’il me manque un scrupule spirituel, un point d’appui sur l’intelligence,
une consanguinité avec le mystère des choses, un choc
à tous les contacts, du sang sous les coups, un ébranlement sous l’effet
des bruits,
ou bien s’il est à cela une autre explication plus commode et plus heureuse.
Quoi qu’il en soit, mieux valait ne pas être né,
parce que, toute intéressante qu’elle est à chaque instant,
la vie finit par faire mal, par donner la nausée, par blesser, par frotter,
par craquer,
par donner envie de pousser des cris, de bondir, de rester à terre, de sortir
de toutes les maisons, de toutes les logiques et de tous les balcons,
de bondir sauvagement vers l a mort parmi les arbres et les oublis,
parmi culbutes, périls et absence de lendemain,
et tout cela aurait dû être quelque chose d’autre, plus semblable à ce que
je pense,
avec ce que je pense ou éprouve, sans que je sache même quoi, ô vie.
On a chassé le bouffon du palais à coups de fouets, sans raison,
on a fait lever le mendiant de la marche où il était tombé.
On a battu l’enfant abandonné, on lui a arraché le pain des mains.
Oh, douleur immense du monde, où l’action se dérobe…
Si décadent, si décadent, si décadent…
Je ne suis bien que lorsque j’entends de la musique – et encore…
Jardins du dix-huitième siècle avant 89
où êtes-vous, moi qui n’importe comment voudrais pleurer ?
Tel un baume qui ne réconforte que par l’idée que c’est un baume,
Le soir d’aujourd’hui et de tous les jours, peu à peu, monotone, tombe.
On a allumé les lumières, la nuit tombe, la vie se métamorphose,
N’importe comment, il faut continuer à vivre.
Mon âme brûle comme si c’était une main, physiquement.
Je me cogne à tous les passants sur le chemin.
Ma propriété de campagne,
dire qu’il est entre toi et moi moins qu’un train, qu’une diligence
et que la décision de partir
si bien que je reste sur place, je reste… Je suis celui qui veut toujours partir
et qui toujours reste, toujours reste, toujours reste –
jusqu’à la mort physique il reste, même s’il part, il reste, reste, reste…
Rends-moi humain, ô nuit, rends-moi fraternel et empressé,
ce n’est que de façon humanitaire qu’on peut vivre.
Ce n’est qu’en aimant les hommes, les actions, la banalité des travaux
ce n’est qu’ainsi – pauvre de moi ! – ce n’est qu’ainsi que l’on peut vivre.
Ce n’est qu’ainsi, ô nuit, et moi qui jamais ne pourrai vivre dans ce style !
J’ai tout vu, et de tout je me suis émerveillé,
mais ce tout ou bien fut en excès ou bien ne suffit pas, je ne saurais le dire –
et j’ai souffert.
J’ai vécu toutes les émotions, toutes les pensées, tous les gestes,
et il m’en est resté une tristesse comme si j’avais voulu les vivre sans y parvenir.
J’ai aimé et haï comme tout le monde,
mais pour tout le monde cela a été normal et instinctif,
et pour moi ce fut toujours l’exception, le choc, la soupape, le spasme.
Viens, ô nuit, apaise-moi, et noie mon être en tes eaux.
Affectueuse de l’Au-Delà, maîtresse du deuil infini,
Mère suave et antique des émotions non démonstratives,
sœur aînée, vierge et triste aux pensées décousues,
fiancée dans l’éternelle attente de nos desseins inachevés,
avec la direction constamment abandonnée de notre destin,
notre incertitude païenne et sans joie,
notre faiblesse chrétienne sans foi,
notre bouddhisme inerte, sans amour pour les choses et sans extases,
notre fièvre, notre pâleur, notre impatience de faibles,
notre vie, ô mère, notre vie perdue…
Je ne sais pas sentir, je ne sais pas être humain, vivre en bonne
intelligence
au sein de mon âme triste avec les hommes mes frères sur la terre.
Je ne sais pas être utile fût-ce dans mes sensations, être pratique,
être quotidien, net
avoir un poste dans la vie, avoir un destin parmi les hommes,
avoir une œuvre, une force, une envie, un jardin,
une raison de me reposer, un besoin de me distraire,
une chose qui me vienne directement de la nature.
Pour cette raison sois-moi maternelle, ô nuit tranquille…
Toi qui ravis le monde au monde, toi qui est la paix,
toi qui n’existes pas, qui n’est que l’absence de la lumière,
toi qui n’est pas une chose, un lieu, une essence, une vie,
Pénélope à la toile, demain défaite, de ton obscurité,
Circé irréelle des fébriles, des angoissés sans cause,
viens à moi, ô nuit, tends-moi les mains,
et sur mon front, ô nuit, sois fraîcheur et soulagement.
Toi, dont la venue est si douce qu’elle paraît un éloignement,
dont le flux et le reflux des ténèbres, quand la lune respire doucement,
ont des vagues de tendresse morte, un froid de mers de songe,
des brises de paysages irréels pour l’excès de notre angoisse…
Toi, et ta pâleur, toi, plaintive, toi, toute liquidité,
arôme de mort parmi les fleurs, haleine de fièvre sur les bords,
toi, reine, toi, châtelaine, toi, femme pâle, viens…
Tout sentir de toutes les manières,
tout vivre de toutes parts,
être la même chose de toutes les façons possibles en même temps,
réaliser en soi l’humanité de tous les moments
en un seul moment diffus, profus, complet et lointain…
J’ai toujours envie de m’identifier à ce avec quoi je sympathise
et toujours je me mue, tôt ou tard,
en l’objet de ma sympathie, pierre ou désir,
fleur ou idée abstraite,
foule ou façon de comprendre Dieu.
Et je sympathise avec tout, je vis de tout en tout.
Les hommes supérieurs me sont sympathiques parce qu’ils sont
supérieurs,
et sympathiques les hommes inférieurs parce qu’ils sont supérieurs
aussi
parce que le fait d’être inférieur est autre chose qu’être supérieur,
et partant c’est une supériorité à certains moments de la vision.
Je sympathise avec certains hommes pour leurs qualités de caractère,
et avec d’autres je sympathise pour leur manque de ces qualités,
et avec d’autres encore je sympathise par sympathie pure
et il y a des moments absolument organiques qui embrassent toute l’humanité.
Oui, comme je suis monarque absolu dans ma sympathie,
il suffit qu’elle existe pour qu’elle ait sa raison d’être
Je presse contre mon sein haletant, en une étreinte émue
(dans la même étreinte émue),
l’homme qui donne sa chemise au pauvre qu’il ne connaît pas,
le soldat qui meurt pour sa patrie sans savoir ce qu’est la patrie,
et le matricide, le fratricide, l’incestueux, le suborneur d’enfants,
le voleur de grand chemin, le corsaire des mers,
le pickpocket, l’ombre aux aguets dans les venelles –
ils sont tous ma maîtresse favorite au moins un instant dans ma vie.
Je baise sur les lèvres de toutes les prostituées,
sur les yeux je baise tous les souteneurs,
aux pieds de tous les assassins gît ma passivité,
et ma cape à l’espagnole couvre la retraite de tous les voleurs.
Tout être est la raison de ma vie.
J’ai connu tous les crimes,
j’ai vécu à l’intérieur de tous les crimes
(je fus moi-même, ni tel ou tel dans le vice,
mais le propre vice incarné qu’entre eux ils pratiquèrent,
et de ces heures j’ai fait l’arc de triomphe suprême de ma vie).
Je me suis multiplié pour m’éprouver,
pour m’éprouver moi-même il m’a fallu tout éprouver.
j’ai débordé, je n’ai fait que m’extravaser,
je me suis dévêtu, je me suis livré,
et il est en chaque coin de mon âme un autel à un dieu différent.
Les bras de tous les athlètes m’ont étreint subitement féminin,
et à cette seule pensée j’ai défailli entre des muscles virtuels.
Ma bouche a reçu les baisers de toutes les rencontres,
dans mon cœur se sont agités les mouchoirs de tous les adieux,
tous les appels obscènes du geste et des regards
me fouillent tout le corps avec leur centre dans les organes sexuels
J’ai été tous les ascètes, tous les parias, tous les oubliés
et tous les pédérastes – absolument tous (il n’en manquait pas un)
rendez-vous noir et vermeil dans les bas-fonds infernaux de mon âme !
(Freddie, je t’appelais Baby, car tu étais blond et blanc, et je t’aimais,
de combien d’impératrices présomptives et de princesses détrônées tu
me tins lieu !)
Mary, avec qui je lisais Burns en des jours tristes comme la sensation
d’être vivant,
Tu ne sais guère combien d’honnêtes ménages, combien de familles
heureuses
ont vécu en toi mes yeux mon bras autour de ta taille et ma conscience
flottante,
leur vie paisible, leurs maisons de banlieue avec jardin, leurs half-holidays
inopinés…
Mary, je suis malheureux…
Freddie, je suis malheureux…
Oh, vous tous, tant que vous êtes, fortuits, attardés,
combien de fois avez-vous pu penser à penser à moi, mais sans le faire ?
Ah, comme j’ai peu compté dans votre vie profonde,
si peu en vérité – et ce que j’ai été, moi, ô mon univers subjectif,
ô mon soleil, mon clair de lune, mes étoiles, mon moment,
ô part externe de moi perdue dans les labyrinthes de Dieu !
Tout passe, toutes les choses en un défilé qui m’est intérieur,
et toutes les cité du monde en moi font leur rumeur…
Mon cœur tribunal, mon cœur marché, mon cœur salle de Bourse,
mon cœur comptoir de banque,
mon cœur rendez-vous de toute l’humanité,
Mon cœur banc de jardin public, auberge, hôtellerie, cachot numéroté
(Aqui estuvo el Manolo en visperas de ira ao patibulo) (1)
mon cœur club, salon, parterre, paillasson, guichet, coupée,
pont, grille, excursion, marche, voyage, vente aux enchères, foire
kermesse,
mon cœur œil-de-bœuf,
mon cœur colis,
mon cœur papier, bagage, satisfaction, livraison
mon cœur marge, limite, abrégé, index,
eh là, eh là, eh là, mon cœur bazar.
Tous les amants se sont baisés dans mon âme,
tous les clochards ont dormi un moment sur mon corps,
tous les méprisés se sont appuyés un moment à mon épaule,
ils ont traversé la rue à mon bras, tous les vieux et tous les malades,
et il y eut un secret que me dirent tous les assassins.
(Celle dont le sourire suggère la paix que je n’ai pas
et don la façon de baisser les yeux fait un paysage de Hollande
avec les femmes coiffées de lin
et tout l’effort quotidien d’un peuple pacifique et propre…
Celle qui est la bague laissée sur la commode
et la faveur coincée en refermant le tiroir,
faveur rose, ce n’est pas la couleur que j’aime, mais la faveur coincée
tout de même que je n’aime pas la vie, mais c’est la sentir que j’aime…
Dormir ainsi qu’un chien errant sur la route, au soleil,
définitivement étranger au restant de l’univers,
et que les voitures me passent sur le corps.)
J’ai couché avec tous les sentiments,
j’ai été souteneur de toutes les émotions,
tous les hasards des sensations m’ont payé à boire,
j’ai fait de l’œil à toutes les raisons d’agir,
j’ai été la main dans la main avec toutes les velléités de départ,
fièvre immense des heures !
Angoisse de la forge des émotions !
Rage, écume, l’immensité qui ne tient pas dans mon mouchoir,
la chienne qui hurle la nuit,
la mare de la métairie qui hante mon insomnie,
le bois comme il était le soir, quand nous nous y promenions, la rose,
la broussaille indifférente, la mousse, les pins,
la rage de ne pas contenir tout cela, de ne pas suspendre tout cela
ô faim abstraite des chose, rut impuissant des minutes qui passent
orgie intellectuelle de sentir la vie !
Tout obtenir par suffisance divine –
les veilles, les consentements, les avis,
les choses belles de la vie –
le talent, la vertu, l’impunité,
la tendance à reconduire les autres chez eux,
la situation de passager,
la commodité d’embarquer tôt pour trouver une place,
et toujours il manque quelque chose, un verre, une brise, une phrase,
et la vie fait d’autant plus mal qu’on a plus de plaisir et qu’on
invente d’avantage.
Pouvoir rire, rire, rire, effrontément,
rire comme un verre renversé,
fou absolument du seul fait de sentir,
rompu absolument de me frotter contre les choses,
blessé à la bouche pour avoir mordu aux choses,
les ongles en sang pour m’être cramponné aux choses,
et qu’ensuite on me donne la cellule qu’on voudra et
j’aurai des souvenirs de la vie.
Tout sentir de toutes les manières,
avoir toutes les opinions ,
être sincère en se contredisant chaque minute,
se déplaire à soi-même en toute liberté d’esprit,
et aimer les choses comme Dieu.
Moi, qui suis plus frère d’un arbre que d’un ouvrier,
moi, qui sens davantage la feinte douleur de la mer qui bat
sur la grève
que la douleur réelle des enfants que l’on bat
(ah, comme cela doit sonner faux ; pauvres enfants que l’on bat,
mais aussi pourquoi faut-il que mes sensations se bousculent à
si vive allure ?)
Moi, enfin, qui suis un dialogue continu
à haute voix, incompréhensible, au cœur de la nuit dans la tour,
lorsque les cloches oscillent vaguement sans que nul ne les touche
et qu’on souffre de savoir que la vie se poursuivra demain.
Moi, enfin, littéralement moi,
et moi métaphoriquement aussi,
moi, le poète sensationniste, envoyé du Hasard
aux lois irrépréhensibles de la Vie
moi, le fumeur de cigarettes par adéquate profession,
l’individu qui fume l’opium, qui prend de l’absinthe, mais qui, enfin,
aime mieux penser à fumer de l’opium plutôt que d’en fumer
et qui trouve que de lorgner l’absinthe à boire a plus de goût que de
la boire…
Moi, ce dégénéré supérieur sans archives dans l’âme,
sans personnalité avec valeur déclarée,
moi, l’investigateur solennel des chose futiles,
moi qui serais capable d’aller vivre en Sibérie pour le seul plaisir de
prendre cette idée en aversion,
et qui trouve indifférent de ne pas attacher d’importance à la patrie,
parce que je n’ai pas de racine, comme un arbre, et que par conséquent
je suis déraciné…
moi, qui si souvent me sens aussi réel qu’une métaphore,
qu’une phrase écrite par un malade dans le livre de la jeune fille qu’il
a trouvé sur la terrasse,
ou qu’une partie d’échecs sur le pont d’un transatlantique,
moi, la bonne d’enfants qui pousse les perambulators dans
tous les jardins publics,
moi, le sergent de ville qui l’observe, arrêté derrière elle,
dans l’allée,
moi, l’enfant dans la poussette, qui fait des signaux à son
inconscience lucide avec un hocher à grelots.
Moi, le paysage au fond de tout cela, la paix citadine
fondue à travers les arbres du jardin public,
moi, ce qui les attend tous au logis,
moi, ce qu’ils trouvent dans la rue,
moi, ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes,
moi, cette chose à quoi tu penses – et ton sourire te trahit –
moi, le contradictoire, l’illusionnisme, la kyrielle, l’écume,
l’affiche fraîche encore, les hanches de la Française, le regard du curé,
le rond-point où les rues se croisent et où les chauffeurs dorment contre
les voitures,
la cicatrice du sergent à mine patibulaire,
la crasse sur le collet du répétiteur malade qui rentre à la maison,
la tasse dans laquelle buvait toujours le tout-petit qui est mort,
celle dont l’anse est fêlée (et tout cela tient dans un cœur de mère
et l’emplit)…
moi, la dictée de français de la petite qui tripote ses jarretelles,
moi, les pieds qui se touchent sous la table de bridge avec le
lustre au plafond,
moi, la lettre cachée, la chaleur du fichu, le balcon avec la
fenêtre entrouverte,
la porte de service où la bonne avoue son faible pour un cousin,
ce coquin de José qui avait promis de venir et qui a fait faux bond,
alors qu’on avait préparé un bon tour à lui jouer…
Moi, tout cela, et, en sus de cela, tout le reste du monde…
Tant de choses, les portes qui s’ouvrent, et la raison pour
laquelle elles s’ouvrent,
et les choses qu’ont faites les mains qui ouvrent les portes…
Moi, le malheur – crème de toutes les expressions,
l’impossibilité d’exprimer tous les sentiments,
sans qu’il y ait une pierre au cimetière pour le frère de cette foule,
et ce qui semble ne rien vouloir dire veut toujours dire quelque chose…
Oui, moi, l’officier mécanicien de la marine qui suis superstitieux
comme une brave campagnarde,
et qui porte monocle afin de ne pas ressembler à l’idée réelle que je
me fais de moi,
qui mets parfois trois heures à m’habiller sans d’ailleurs trouver
cela naturel,
mais je le trouve métaphysique et si l’on frappe à ma porte je
me fâche,
pas tellement parce qu’on interrompt mon nœud de cravate que pour
le fait de constater que la vie passe…
Oui, enfin, moi le destinataire des lettres cachetées,
la malle aux initiales détériorées,
l’intonation des voix que l’on entendrait plus –
Dieu garde tout cela en son Mystère, et parfois nous l’éprouvons
et la vie tout à coup se fait pesante et il fait très froid plus près que
le corps.
Brigitte, la cousine de ma tante,
le général dont elles parlaient – général au temps où elles étaient petites –
et la vie était guerre civile à tous les tournants…
Vive le mélodrame où Margot a pleuré !
Les feuilles sèches tombent à terre régulièrement
Mais le fait est que c’est toujours l’automne à l’automne,
après quoi vient l’hiver fatalement
et il n’est pour conduire la vie qu’un chemin, la vie même…
Ce vieillard insignifiant, mais qui pourtant a connu les romantiques,
cet opuscule politique du temps des révolutions constitutionnelles,
et la douleur que laisse tout cela, sans qu’on en sache la raison,
ni qu’il y ait pour tout pleurer d’autre raison que de le sentir.
Je tourne tous les jours à l’angle de toutes les rues,
et dès que je pense à une autre chose, c’est à une autre que je pense.
Je ne me soumets que par atavisme
et il y a toujours des raisons d’émigrer pour qui n’est pas alité.
Des terrasses de tous les cafés de toutes les villes
accessibles à l’imagination,
j’observe la vie qui passe, sans bouger je la suis,
je lui appartiens sans tirer un geste de ma poche
ni noter ce que j’ai vu pour ensuite faire semblant de l’avoir vu.
Dans l’automobile jaune passe la femme définitive de quelqu’un,
auprès d’elle je vais à son insu.
Sur le premier trottoir ils se rencontrent par un hasard prémédité,
mais dès avant leur rencontre j’étais déjà la avec eux.
Il n’est moyen pour eux de m’esquiver, pas moyen que je me trouve
pas en tout lieu.
Mon privilège est un tout
(brevetée, sans garantie de Dieu, mon Âme).
J’assiste à tout et définitivement.
Il n’est bijou de femme qui ne soit acheté par moi et pour moi,
il n’est d’intention d’espérer qui ne soit mienne de quelque façon,
il n’est de résultat de conversation qui ne soit mien par hasard.
Il n’est son de cloche à Lisbonne il y a trente ans, il n’est soirée
du Théatre San Carlos il y en a cinquante,
qui ne soit mien par gentillesse déposée.
J’ai été élevé par l’Imagination,
j’ai toujours cheminé avec elle la main dans la main,
j’ai toujours aimé, haï, parlé et pensé dans cette perspective,
et tous mes jours s’encadrent à cette croisée,
et toutes les heures paraissent miennes de cette façon.
Chevauchée explosive, explosée, comme une bombe qui éclate,
Chevauchée éclatant de tous côtés en même temps,
Chevauchée au-dessus de l’espace, saut par-dessus le temps,
bondis, cheval électron-ion, système solaire en raccourci,
au sein de l’action des pistons, hors de la rotation des volants.
Dans les pistons, converti en une vitesse abstraite et folle,
je ne suis que fer et vitesse, va-et-vient, folie, rage contenue,
lié à la piste de tous les volants je tournoie des heures fabuleuses
et tout l’univers grince, craque et en moi s’estompe.
Ho-ho-ho-ho-ho!
De plus en plus avec l’esprit en avant du corps,
en avant de la propre idée rapide du corps projeté,
avec l’esprit qui suit en avant du corps, ombre, étincelle,
hé-là-ho-ho…Hélàhoho…
Toute l’énergie est la même et toute la nature est identique…
La sève de la sève des arbres est la même énergie que celle qui
met en branle
les roues de la locomotive, les roues du tramway, les volants des diésels,
et une voiture tirée par des mules ou marchant à l’essence obéit à
une même force.
Fureur panthéiste de sentir en moi formidablement,
avec tous mes sens en ébullition, tous mes pores fumants,
que tout n’est qu’une unique vitesse, qu’une unique énergie, qu’une
unique ligne divine
de soi à soi, chuchotant dans la fixité des violences de vitesse démente…
Ave, salve, vive la véloce unité de toute chose !
Ave, salve, vive l’égalité de tout en flèche !
Ave, salve, vive la grande machine de l’univers !
Ave, vous qui ne faites qu’un, arbres, machines, lois !
Ave, vous qui ne faites qu’un, vers de terre, pistons, idées abstraites,
la même sève vous emplit, la même sève vous transforme,
la même chose vous êtes, et le reste est extérieur et faux,
le reste, tout le statique qui demeure dans les yeux fixes,
mais non dans mes nerfs moteur à explosion à huiles lourdes ou
légères,
non dans mes nerfs qui sont toutes les machines, tous les systèmes
d’engrenage,
non dans mes nerfs locomotive, tram, automobile, batteuse à vapeur,
dans mes nerfs machine maritime, diésel, semi-diesel, Campbell,
dans mes nerfs installation absolue à la vapeur, au gaz, à l’huile,
à l’électricité,
machine universelle actionnée par les courroies de tous les moments !
Tous les matins sont le matin et la vie.
Toutes les aurores brillent au même endroit :
l’Infini…
Toutes les joies d’oiseaux viennent du même gosier,
tous les tremblements de feuille sont du même arbre,
et tous ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler
vont de la même maison à la même usine par le même chemin…
Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre
roule, teintée d’aurore, chapée de crépuscule, d’aplomb sous les
soleils , nocturne
roule dans l’espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée, roule…
Dans ma tête je sens la vitesse de la rotation de la terre,
et tous les pays et tous les vivants tournent en moi,
envie centrifuge, fureur d’escalader le ciel jusqu’aux astres,
bats à coups redoublés contre les parois internes de mon crâne,
parsème d’aiguilles aveugles toute la conscience de mon corps,
mille fois fais-moi lever et me diriger vers l’Abstrait,
vers l’introuvable, et là sans restrictions aucunes,
vers l’invisible But – tous les point où je ne suis pas – et simultanément…
Ah, n’être ni arrêté ni en mouvement,
ah, n’être ni debout ni couché,
ni éveillé ni endormi,
ni ici ni en un autre point quelconque,
résoudre l’équation de cette prolixe inquiétude,
savoir où me coucher afin de me promener dans toutes les rues…
Ho-ho-ho-ho-ho-ho-ho
Chevauchée ailée de moi par-dessus toutes les choses,
chevauchée brisée de moi par-dessous toutes les choses,
chevauchée ailée et brisée de moi à cause de toutes les choses…
Hop ! là, plus haut que les arbres, hop !là plus bas que les étangs,
hop ! là contre les murs, hop, là que je m’écorche contre les troncs,
hop ! là dans l’air, hop ! là, dans le vent, hop ! là, hop ! là, sur
les plages,
avec une vitesse croissante, insistante, violente,
hop ! là[U2] , hop ! là, hop ! là, hop ! là…
Chevauchée panthéiste de moi à l’intérieur de toutes les choses,
chevauchée énergétique à l’intérieur de toutes les énergies,
chevauchée de moi à l’intérieur du charbon qui se consume, de
la lampe qui brûle,
clairon clair du matin au fond
du demi-cercle froid de l’horizon,
clairon ténu, lointain comme des drapeaux vagues
éployés au-delà du point où sont visibles les couleurs…
Clairon tremblant, poussière en suspens, où la nuit cesse,
poudre d’or en suspens au fond de la visibilité…
Chariot qui grince limpidement, vapeur qui siffle,
grue qui commence à tourner, sensible à mon oreille,
toux sèche, écho des intimités de la maison,
léger frisson matinal dans la joie de vivre,
éclat de rire soudain voilé par la brume extérieure je ne sais comme
midinette vouée à un plus grand malheur que le matin qu’elle sent,
ouvrier tuberculeux touché de l’illusion du bonheur
à cette heure inévitablement vitale
où le relief des choses est doux, net et sympathique,
où les murs sont frais au contact de la main, et où les maisons
ouvrent çà et là des yeux aux rideaux blancs.
Tout le matin est une colline qui oscille,
…………………………………………………………….
……et tout s’achemine
vers l’heure pleine de lumière où les nuages baissent les paupières
et rumeur trafic charrette train moi je sens soleil retentit
Vertige de midi aux moulures à vertige –
soleil des cimes et nous…de ma maison striée,
du tournoiement figé de ma mémoire à sec,
de la brumeuse lueur fixe de ma conscience de vivre.
Rumeurs trafic charrette train autos je sens soleil rue,
feuillards cageots trolley boutique rue vitrines jupes yeux
rapidement caniveaux charrettes cageots rue traverser rue
promenades boutiquiers « pardon » rue
rue en promenade à travers moi qui me promène à travers la rue
en moi
tout miroir ces boutiques -ci dans les boutiques dans ces boutiques-là
la vitesse des autos à l’envers dans les glaces obliques des vitrines,
le sol en l’air le soleil sous les pieds rue rigoles fleurs en corbeille rue
mon passé rue frissonne camion rue je ne me souviens pas rue
Moi tête baissée au centre de ma conscience de moi
rue sans pouvoir trouver une seule sensation à chaque fois
rue
rue en arrière et en avant sous mes pieds
rue en x en Y en Z au creux de mes bras
rue à travers mon monocle en cercles de petit cinématographe,
kaléidoscope en nettes courbes brisées rue.
Ivresse de la rue et de tout sentir voir entendre en même temps.
Battement des tempes au rythme des allées et venues simultanées.
Train brise-toi en heurtant le parapet de la voie de garage !
Navire cingle droit au quai et contre lui fends-toi !
Automobile conduite par la folie de tout l’univers précipite-toi
au fond de tous les précipices
et dans un grand choc, trz, au fond de mon cœur déchire-toi !
A moi, tous les objets projectiles !
A moi, tous les objets directions !
A moi, tous les objets invisibles à force de vitesse !
Battez-moi, transpercez-moi, dépasser-moi !
C’est moi qui me bats, qui me transperce, qui me dépasse !
La rage de tous les élans se referme en cercle-moi !
Hélà-hoho, train, automobile, aéroplane, mes désirs maladifs,
vitesse, incorpore-toi à toutes les idées,
cramponne tous les songes et broie-les,
roussis tous les idéaux humanitaires et utiles,
renverse tous les sentiments normaux, convenables, concordants,
empoigne dans la rotation de ton volant vertigineux et lourd
les corps de toutes les philosophies, les tropes de tous les poèmes
écharpille-les et demeure seule, volant abstrait dans les airs,
rue métallique, seigneur suprême de l’heure européenne.
Allons, et que la chevauchée n’ait point de fin, fût-ce en Dieu !
…………………………………………………………………
………………………………………………………………………
J’ai mal, je ne sais comme, à l’imagination, mais c’est là que j’ai mal,
en moi décline le soleil au haut du ciel.
Le soir a tendance à tomber dans l’azur et sur mes nerfs.
Allons, ô chevauchée, qui d’autres vas-tu devenir ?
Moi qui, véloce, vorace, glouton de l’énergie abstraite,
voudrais manger, boire, égratigner et écorcher le monde,
moi à qui suffirait de fouler l’univers aux pieds,
de le fouler, le fouler, le fouler jusqu’à l’insensibilité…
je sens, moi, que tout ce que j’ai désiré est resté en deçà de mon
imagination
que tout s’est dérobé à moi, bien que j’ai tout désiré.
Chevauchée à bride abattue par-dessus toutes les cimes,
chevauchée désarticulée plus bas que tous les puits,
chevauchée au vol, chevauchée flèche, chevauchée pensée-éclair,
chevauchée moi, chevauchée moi, chevauchée l’univers-moi.
Hélàhoho-o-o-o-o-o-o-o…
Mon être élastique, ressort, aiguille, trépidation…
(1) Passages en italique : non-traduits. Ils figurent ainsi dans le texte de Pessoa
Traduit du portuguais par Armand Guibert
in, Fernando Pessoa : « Poésies d’Alvaro de Campos »
Editions Gallimard (Poésies du monde entier), 1968
portail de poètes anonymes associés | webmaster BILL ASHTRAY 2026 ©.